Ce que prévoit le mémorandum
Le ministère syrien des Affaires étrangères a annoncé le 9 août la conclusion d'un mémorandum d'entente avec Moscou réglant le sort des deux dernières implantations militaires russes du pays, la base aérienne de Hmeimim, près de Lattaquié, et l'installation navale de Tartous. Le texte, présenté par Damas comme l'aboutissement d'un an et demi de négociations, distingue deux volets. Les installations civiles, l'aéroport de Hmeimim et le quai commercial numéro 4 du port de Tartous, avec ses entrepôts et ses annexes, repassent sous administration syrienne. Les installations proprement militaires, elles, sont requalifiées en « centres conjoints de formation et de qualification », selon la formulation citée par l'agence officielle SANA et rapportée par Al Jazeera.
Le mémorandum fixe un délai de trois mois pour mener la transition à son terme. Le ministère syrien décrit l'ensemble comme une « réorganisation de la présence russe » sur le littoral et affirme qu'il s'agit du développement le plus important depuis le début des négociations, il y a environ un an et demi. Le ministre des Affaires étrangères Assaad al-Chaibani s'est rendu le même jour à l'aéroport international de Lattaquié et au port de Tartous pour inspecter les sites concernés, selon SANA. En parallèle, l'Autorité générale des ports et des douanes a publié un communiqué distinct confirmant la reprise des sites commerciaux jusque-là exploités par la partie russe.
Une troisième pièce complète le tableau. Omar al-Hasri, à la tête de l'Autorité syrienne de l'aviation civile, a indiqué que son organisme prenait le contrôle de l'aéroport international de Lattaquié, dont l'exploitation était étroitement liée à la présence russe voisine. Ses équipes ont entamé « l'évaluation technique et opérationnelle de l'aéroport, de ses installations et de ses systèmes », en vue d'un plan de remise en état. Moscou, au moment de l'annonce, n'avait publié aucune réaction officielle.
Un changement de statut, pas un départ
La plupart des dépêches ont titré sur une reprise de contrôle syrienne. La lecture du texte invite à plus de prudence, et c'est sans doute le point le plus mal restitué de cette séquence. Rien dans ce qui a été rendu public n'organise le départ des forces russes. Ce qui change, c'est le régime juridique des sites, non la présence physique. Le volet civil sort du périmètre russe, ce qui est net et vérifiable. Le volet militaire, lui, bascule vers un statut partagé dont ni la composition, ni les effectifs, ni la durée, ni le régime de commandement n'ont été précisés publiquement.
La formule des « centres conjoints de formation » a d'ailleurs une histoire. Le 31 mars, lors d'une intervention à Chatham House, à Londres, le président syrien par intérim Ahmed al-Charaa avait déclaré que des mesures étaient à l'étude pour convertir progressivement les bases russes en centres de formation destinés à l'armée syrienne, rappelant que sur des dizaines d'emprises, il n'en restait que deux. L'annonce du 9 août reprend cette idée en la consacrant dans un document bilatéral. Elle offre à Damas un récit de souveraineté et à Moscou un motif de rester, ce qui explique probablement qu'elle ait été retenue par les deux parties.
Pour mesurer ce qui change, il faut regarder ce que le mémorandum recouvre. Les deux emprises reposaient sur des accords très favorables à Moscou, conclus avec le régime précédent. Celui du 26 août 2015 sur Hmeimim, ratifié par la Douma le 7 octobre 2016, accordait à la Russie l'usage du site à titre gratuit et sans limite de durée. Celui de janvier 2017 sur l'installation navale de Tartous prévoyait un usage également gratuit pour quarante-neuf ans, reconductible par périodes de vingt-cinq ans, et autorisait le stationnement simultané de onze bâtiments de guerre, y compris à propulsion nucléaire. C'est ce socle-là, taillé pour une présence de très longue durée, que le texte du 9 août vient recouvrir sans que l'on sache encore s'il l'abroge ou s'il le suspend.
Le statut de l'instrument mérite lui aussi d'être nommé correctement. Il s'agit d'un mémorandum d'entente, pas d'un traité signé et ratifié. Ce type de texte engage politiquement les parties sans créer, en principe, les obligations contraignantes d'un accord de défense en bonne et due forme, et il se dénonce plus facilement. La mention d'arrangements « préservant les intérêts mutuels » signale d'ailleurs qu'une partie des modalités reste à écrire. Tant que le calendrier de trois mois n'est pas exécuté et que Moscou ne s'est pas exprimée publiquement, l'annonce relève de l'intention affichée davantage que du fait accompli.
Ce que Tartous et Hmeimim pèsent pour Moscou
Ces deux sites ne sont pas des implantations parmi d'autres. Tartous est la seule installation navale russe en service hors de l'espace ex-soviétique, et elle constitue depuis des décennies le point d'appui de la marine russe en Méditerranée. Moscou a bien obtenu de Khartoum, en février 2025, l'accord de principe pour une base à Port-Soudan pouvant accueillir jusqu'à quatre bâtiments, y compris à propulsion nucléaire, mais cette installation en mer Rouge n'est pas opérationnelle et ne donne pas accès à la Méditerranée. Sans elle, un bâtiment russe déployé depuis la mer Noire ou la Baltique doit soit rentrer au port, soit dépendre d'un ravitaillement en mer, ce qui allonge les rotations, use les coques et réduit le temps de présence utile. La différence entre une escale de quelques jours et une traversée de retour de plusieurs milliers de milles nautiques se paie en disponibilité opérationnelle.
Hmeimim répond à la même logique dans le domaine aérien. Ouverte à la faveur de l'intervention militaire russe de septembre 2015 en soutien à Bachar al-Assad, la base est devenue le centre des opérations aériennes russes en Syrie, puis un point de passage vers le sud. Les vols russes vers la Libye et vers le Sahel transitent en effet par la Méditerranée orientale, et Hmeimim en a longtemps été l'escale naturelle. Des responsables russes avaient d'ailleurs évoqué, après la chute d'Assad, la possibilité de convertir ces emprises en plateforme d'acheminement d'aide vers l'Afrique, formulation qui décrivait surtout la fonction logistique que Moscou souhaitait conserver.
L'ampleur du reflux se mesure au chemin parcouru. Au plus fort de son déploiement, à la mi-2024, la Russie disposait de 114 emprises réparties sur le territoire, soit 21 bases et 93 points militaires, contre 105 un an plus tôt, selon un décompte du centre d'études Jusoor for Studies relayé par le média syrien Enab Baladi. Il n'en restait que trois en 2025, puis deux au début de cette année après le retrait des forces russes de l'aéroport de Qamichli, dans le nord-est kurde. Le mémorandum du 9 août ne referme donc pas une porte ouverte hier, il vient formaliser la dernière étape d'un retrait engagé depuis la chute du régime en décembre 2024.
Ce basculement se lit aussi depuis la rive nord de la Méditerranée. Pendant dix ans, les deux emprises ont permis à Moscou de tenir en permanence des bâtiments et des moyens de renseignement à quelques centaines de milles de côtes membres ou partenaires de l'OTAN. La requalification ne fait pas disparaître cette capacité, elle la place sous condition d'un accord bilatéral révisable.
Le calcul de Damas
Les autorités syriennes issues de l'insurrection de décembre 2024 ont fait un choix qui a surpris nombre d'observateurs, celui de ne pas rompre avec le parrain militaire du régime déchu. Ahmed al-Charaa s'est rendu deux fois à Moscou depuis son arrivée au pouvoir, le 15 octobre 2025 puis le 28 janvier 2026, et le sort des deux bases figurait au centre de ces entretiens. Lors de cette seconde visite, Vladimir Poutine avait salué ce qui avait été « accompli en matière de restauration de nos relations interétatiques » et loué les efforts du dirigeant syrien en faveur de l'intégrité territoriale du pays.
Cette continuité affichée a une contrepartie que Damas rappelle régulièrement. La Syrie réclame l'extradition de Bachar al-Assad, réfugié à Moscou avec sa famille depuis sa chute, et la Russie ne l'a pas accordée. Le lendemain de la rencontre de janvier, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a fermé la porte en déclarant que la question d'un procès de l'ancien président était close depuis longtemps et que l'asile lui avait été accordé pour des raisons humanitaires. Le mémorandum ne traite pas de ce dossier, qui reste le principal point de friction entre les deux capitales et un test de la valeur réelle de la relation reconstruite.
Le pouvoir syrien joue par ailleurs sur plusieurs tableaux. Il a renoué avec Washington, qui a levé la plus grande partie des sanctions qui étranglaient l'économie, avec les capitales européennes et avec les pays arabes voisins qui avaient rompu leurs relations pendant la répression des manifestations. Emmanuel Macron s'est rendu à Damas les 6 et 7 juillet, première visite d'un chef d'État français en Syrie depuis 2009, à l'issue de laquelle les deux pays ont annoncé leur intention de rétablir des relations au niveau des ambassadeurs, Paris n'étant jusqu'ici représenté que par un chargé d'affaires depuis la réouverture de son ambassade en 2024. Dans ce contexte, requalifier les bases russes permet à Damas d'envoyer un signal à ses nouveaux partenaires occidentaux sans provoquer une rupture frontale avec Moscou. Selon le correspondant d'Al Jazeera à Damas, Obaida Hitto, les autorités présentent l'accord comme un message clair, celui d'une souveraineté nationale qui ne se négocie pas.
Le littoral, terrain de concurrence commerciale
Un autre mouvement, moins commenté, éclaire la séquence. Le rivage syrien fait depuis un an l'objet d'une compétition d'opérateurs portuaires internationaux, et cette compétition rétrécit mécaniquement l'espace disponible pour un usage militaire étranger. En juillet 2025, Damas a signé avec l'émirati DP World une concession de trente ans portant sur le port commercial principal de Tartous, assortie d'un engagement de 800 millions de dollars. Le directeur général du groupe, Sultan Ahmed bin Sulayem, décrivait alors Tartous comme une plateforme majeure pour le commerce et les exportations du pays. Quelques semaines plus tôt, en mai 2025, la Syrie avait renégocié son contrat avec l'armateur français CMA CGM pour le terminal à conteneurs de Lattaquié, sous la forme d'une nouvelle concession de trente ans signée le 1er mai 2025. Les montants annoncés varient selon les sources, autour de 260 millions de dollars sur la durée du partenariat, avec un engagement de 200 millions d'euros à court terme sur l'agrandissement du terminal.
Ces deux contrats changent la nature du problème. Une installation militaire étrangère cohabite mal avec une concession commerciale de long terme confiée à un tiers, et le quai numéro 4 se trouvait précisément dans cette zone grise. Reuters rapportait en juillet que des opérateurs russo-syriens espéraient y ouvrir un centre logistique commercial, destiné notamment aux céréales, visant environ 250 000 tonnes par mois. Le porte-parole de l'Autorité générale des ports et des douanes, Mazen Alloush, avait démenti ces informations, les qualifiant de totalement fausses, et les sources divergent encore sur un détail qui n'en est pas un, à savoir si ce quai se situe à l'intérieur du périmètre de la base navale ou dans une zone réglementée attenante.
Un précédent invite d'ailleurs à lire les annonces avec soin. En janvier 2025, plusieurs médias ont présenté comme la fin du bail de la base navale russe ce qui était en réalité la résiliation d'un contrat commercial distinct, celui signé en 2019 par la société russe Stroytransgaz, d'un montant de 500 millions de dollars, pour exploiter et moderniser le port civil de Tartous pendant quarante-neuf ans. L'accord militaire de 2017, lui, n'avait pas été touché. La confusion entre les deux instruments a circulé pendant des mois, et elle explique une partie des lectures excessives faites aujourd'hui du mémorandum. En reprenant la main sur ce quai, Damas ne fait pas seulement un geste politique, il lève une hypothèque sur la valorisation de son littoral. La souveraineté affichée et l'intérêt économique pointent ici dans la même direction.
Ce qui reste à vérifier
Trois inconnues commandent la portée réelle de l'annonce. La première tient au silence de Moscou. Un mémorandum présenté unilatéralement par l'une des parties, sans confirmation publique de l'autre, laisse ouverte la question des modalités effectivement acceptées. La deuxième porte sur le contenu des « centres conjoints ». Selon que la Russie y conserve des aéronefs, des moyens de défense antiaérienne et un accès portuaire, ou qu'elle s'y limite à des instructeurs, le résultat opérationnel diffère du tout au tout. La troisième concerne le délai de trois mois, qui court jusqu'au mois de novembre et dont l'exécution sera plus parlante que l'annonce elle-même.
Pour la marine russe, l'enjeu dépasse la Syrie. Sans point d'appui fiable à Tartous, la présence permanente en Méditerranée orientale devient une affaire de rotations coûteuses et de recherche d'alternatives, du côté de la Libye ou du Soudan, dont aucune n'offre aujourd'hui la même combinaison de profondeur d'eau, d'infrastructures et de proximité des théâtres. Ce qui s'est joué le 9 août à Lattaquié et à Tartous n'est pas la fin d'une présence militaire, mais la fin de la liberté d'action dont elle bénéficiait.



