Neuf heures d'alerte dans la capitale
Les premières explosions ont retenti à Kyiv peu après minuit, le 20 août, quelques minutes après le déclenchement de l'alerte aérienne à 23h51 la veille, soit plus tôt que l'horaire habituel des frappes russes, rapporte le Guardian depuis la capitale. Une seconde vague a suivi vers 6h17, pour un total de près de neuf heures d'alerte. Le bilan a été révisé à la hausse tout au long de la journée, de treize morts dans les premières dépêches à seize en fin de journée : quinze dans la ville selon le maire Vitali Klitschko, une victime supplémentaire dans l'oblast de Kyiv. Les services d'urgence ont dénombré 33 blessés, Volodymyr Zelensky en évoquant une quarantaine. Sur l'ensemble du pays et sur vingt-quatre heures, le bilan atteint 23 morts et 132 blessés. Plus de 38 000 personnes, dont plus de 2 000 enfants, ont passé la nuit dans les stations du métro, selon l'administration municipale. Le 21 août a été décrété journée de deuil à Kyiv.
Un hôpital pédiatrique, une école, une trentaine d'immeubles
Les frappes ont touché douze sites dans la ville et 28 au total à travers le pays, dont Odessa et Tchernihiv. Une trentaine d'immeubles d'habitation, une école, un hôpital pour enfants et un jardin d'enfants ont été endommagés, a détaillé Volodymyr Zelensky. Les districts de Sviatochynskyi, Darnytskyi et Solomianskyi ont été les plus touchés ; dans ce dernier, les deux derniers étages d'un immeuble de neuf étages ont été détruits et des habitants sont restés bloqués sous les décombres. Le ministère russe de la Défense affirme de son côté avoir visé un site produisant des composants du Flamingo, le missile de croisière longue portée de l'entreprise ukrainienne Fire Point, ainsi que des ateliers de drones, un dépôt de munitions et un centre logistique. Sur l'un des points d'impact, un parking utilisé par les résidents d'immeubles voisins, les journalistes du Guardian disent n'avoir relevé aucune activité militaire ou industrielle alentour.
Ce que l'armée de l'air comptabilise, et ce qu'elle ne dit plus
Le décompte publié par l'armée de l'air ukrainienne porte sur 44 missiles de croisière (36 Kh-101, Iskander-K et Kh-59, auxquels s'ajoutent 8 Kalibr), deux munitions rôdeuses Banderol et 168 drones de type Shahed ou leurres Gerbera. Trente-neuf missiles de croisière, les deux Banderol et 145 drones ont été abattus ou neutralisés, soit des taux d'interception de 89 % et 86 %.
Ce tableau comporte une lacune assumée : aucun missile balistique n'y figure. Les munitions employées cette nuit-là comprenaient pourtant des Zircon, des Iskander-M, des Oniks et des missiles de S-400 tirés vers le sol, mais ni leur nombre ni le résultat des interceptions n'ont été publiés. Le silence est récent et documenté : le dernier bulletin quotidien à donner un chiffre précis sur les balistiques date du 8 août, et le porte-parole de l'armée de l'air Yurii Ihnat a confirmé le 13 août l'abandon de cette rubrique. L'explication publique tient à la sécurité, pour éviter de renseigner l'adversaire sur les capacités réelles de la défense antiaérienne. Ihnat a toutefois relié la décision à un second motif, la série de titres de presse sur l'incapacité de la défense ukrainienne à abattre le moindre balistique. Le 5 août, aucun des 28 missiles balistiques tirés par la Russie n'avait été intercepté. Le Guardian rapporte qu'aucun ne l'a été non plus dans la nuit du 19 au 20 août ; l'armée de l'air ne le confirme ni ne le dément.
Un manque de munitions, pas un manque de systèmes
Les dépêches répètent que le Patriot serait le seul système de l'arsenal ukrainien capable d'abattre un missile balistique. La formule est trop courte. Le SAMP/T franco-italien, livré à l'Ukraine, a lui aussi intercepté des balistiques russes : ce sont les deux systèmes en service dont cette capacité est établie au combat. Le Patriot en assure la plus grande part, et ce sont ses munitions qui manquent, les stocks internationaux étant sollicités à la fois par la guerre avec l'Iran et par plus de quatre ans de guerre en Ukraine. "Les intercepteurs des systèmes Patriot n'ont toujours pas été remplacés, et il en faut chaque jour", a écrit Volodymyr Zelensky. Paris doit livrer cette année un premier SAMP/T NG, dont la capacité antibalistique doit précisément être éprouvée au combat. Le renseignement militaire ukrainien, cité par Ukrainska Pravda, estime que la Russie produit plus de 200 missiles de croisière et balistiques par mois et stocke plus de 1 100 missiles de croisière et environ 130 Iskander-M. Ces chiffres émanent d'une partie au conflit et ne sont pas vérifiables de façon indépendante.
Une nuit qui déborde des frontières ukrainiennes
Le commandement opérationnel polonais a activé son aviation, ses systèmes sol-air et sa reconnaissance radar pendant l'attaque. En Roumanie, deux F-18 espagnols de la police du ciel de l'OTAN et un hélicoptère IAR-330 SOCAT ont décollé après la détection de cibles aériennes ; un drone est entré dans l'espace aérien roumain à l'est de Galati avant de s'écraser près de Grindu, dans le comté de Tulcea, sans faire de victime. Deux F-16 roumains ont par ailleurs détruit au canon un drone naval repéré près de la plateforme gazière Neptun Alpha, à 80 milles nautiques à l'est de Constanta, a annoncé le ministre de la Défense par intérim Radu Miruta. La Moldavie a signalé au moins une violation de son espace aérien. Dans l'autre sens, l'état-major ukrainien a revendiqué des frappes sur la raffinerie TANECO de Nijnekamsk, au Tatarstan, l'une des plus grandes de Russie, et sur le terminal pétrolier Tamanneftegaz de Volna, dans le kraï de Krasnodar. Le ministère russe de la Défense affirme avoir abattu 726 drones ukrainiens dans la nuit, au-dessus de dix-huit régions russes, de la Crimée annexée et des mers Noire et d'Azov.
Ce qui se joue avant l'hiver
L'enjeu dépasse le bilan d'une nuit. Les frappes sur les ports d'Odessa ont déjà produit leurs effets : aucun navire n'y est entré depuis le début du mois, les expéditions de céréales ont reculé de 76 % sur la première quinzaine d'août et le ministère ukrainien de l'Agriculture a ramené sa prévision d'exportations agricoles pour la campagne 2026-2027 de 64,4 à 29,6 millions de tonnes. La seconde échéance est le chauffage. Si les salves balistiques se reportent sur le réseau électrique, comme lors des hivers précédents, la pénurie d'intercepteurs se traduira en coupures. Le contexte est déjà lourd : la mission de l'ONU pour les droits de l'homme a documenté 437 civils tués et 2 610 blessés en Ukraine au mois de juillet, le bilan mensuel le plus élevé depuis mai 2022, Kyiv étant la ville la plus endeuillée avec 54 morts et 202 blessés.



