Entre le 30 et le 31 juillet 2026, des dizaines de milliers de personnes ont franchi la frontière entre le Maroc et l'enclave espagnole de Ceuta, par la mer en majorité. La délégation du gouvernement espagnol a recensé 67 corps. Quarante-huit heures plus tard, les entrées étaient stoppées et près de 69 500 personnes avaient regagné le Maroc. Une séquence dont le déclencheur immédiat est d'abord juridique, et qui a fait resurgir en Europe une demande que le droit ne permet pas de satisfaire.
Une bataille de chiffres avant tout bilan
Aucune donnée n'a été aussi instable que le nombre d'arrivées. Les autorités de Ceuta évoquaient d'abord 1 500 à 2 000 entrées sur une dizaine de jours. La télévision publique TVE parlait ensuite de 2 000 à 3 000 personnes pour la seule journée du 30 juillet, un chiffre que Reuters indiquait ne pas pouvoir vérifier. La Guardia civil a porté l'estimation à environ 49 000 arrivées en vingt-quatre heures, le gouvernement à 50 000. Le président de la ville autonome, Juan Jesús Vivas, a avancé celui de 60 000, soit davantage que la moitié des quelque 84 000 habitants recensés par l'Institut national de statistique espagnol sur les 18,5 km² du territoire.
Le bilan humain a suivi la même trajectoire. Neuf morts annoncés par la délégation du gouvernement, puis 18 selon El País, 34 selon Vivas, enfin 67 corps confirmés le 1er août, qui portent à 92 le nombre de personnes mortes cette année en tentant de rejoindre Ceuta à la nage. Ces écarts tiennent à la nature d'un événement où les corps sont repêchés sur plusieurs jours. Ils invitent aussi à la prudence face aux estimations les plus élevées, y compris celles évoquant six chiffres, qu'aucune autorité espagnole n'a confirmées.
La donnée la moins commentée est peut-être la plus parlante. Le 1er août au matin, les forces de sécurité citées par l'agence EFE estimaient qu'environ 69 500 personnes avaient quitté Ceuta pour le Maroc en trente heures, après 48 300 retours déjà comptabilisés la veille. Le ministère de l'Intérieur déclarait les entrées totalement stoppées et l'installation d'une barrière de contention avait commencé sur le brise-lames du Tarajal, annoncée la veille par Pedro Sánchez. Le gouvernement affirmait dans le même temps qu'aucun migrant n'avait quitté l'enclave vers la péninsule.
Un arrêt du Tribunal suprême au point de départ
Le déclencheur juridique est identifié et daté. Le 8 juillet 2026, le Tribunal suprême espagnol a jugé, dans son arrêt 2965/2026, que la procédure simplifiée de rejet à la frontière, les renvois immédiats appelés devoluciones en caliente, ne s'applique qu'aux personnes franchissant des éléments de contention physiques, au premier rang desquels la clôture frontalière. La Cour précise que les dispositifs technologiques, radars, caméras thermiques ou drones, relèvent de la surveillance et ne constituent pas une barrière. Une personne interceptée dans l'eau relève donc de la procédure ordinaire, avec assistance juridique et possibilité de demander l'asile.
La décision n'ouvre aucune frontière et ne crée aucun droit au séjour. Elle installe en revanche un différentiel de traitement selon le point de passage, que les réseaux de passeurs ont exploité. Le ministère de l'Intérieur a estimé que des filières de traite avaient utilisé cet arrêt pour encourager les départs, un porte-parole de la Guardia civil décrivant à Reuters un filet lent depuis la décision, puis une explosion le 30 juillet. L'arrêt laisse d'ailleurs une porte ouverte, en précisant que rien n'empêcherait les renvois immédiats si des éléments de contention étaient installés en mer. La barrière du Tarajal répond directement à cette formulation. La rumeur a fait le reste, des personnes interrogées par l'AFP à Fnideq racontant avoir entendu que Ceuta était ouverte et être parties depuis Tanger, Marrakech ou Kénitra.
Rabat, le soupçon et la différence avec 2021
La comparaison avec mai 2021 s'est imposée d'elle-même. Cette année-là, plus de 8 000 personnes étaient entrées à Ceuta en deux jours après un relâchement des contrôles marocains, sur fond de conflit diplomatique lié à l'accueil médical en Espagne de Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario. Madrid avait alors dénoncé un chantage et le Parlement européen avait condamné l'usage de migrants comme instrument de pression.
Le parallèle bute sur un point. Cette fois, le gouvernement espagnol n'a pas accusé Rabat. Fernando Grande-Marlaska a au contraire salué une coopération étroite et loyale de la gendarmerie royale, de la marine royale et des services frontaliers marocains, créditant l'interception de plusieurs centaines de candidats au départ au large de Fnideq et Belyounech. Des sources du ministère espagnol des Affaires étrangères qualifient la coordination avec Rabat d'excellente et d'intense. Le ministère marocain de l'Intérieur attribue la poussée aux réseaux de traite et dément toute ouverture délibérée.
Le soupçon existe pourtant. Le Financial Times a rapporté des suspicions de facilitation par les autorités marocaines, un motif possible étant le mécontentement de Rabat face au rapprochement entre Madrid et Alger. L'agence EFE et le quotidien La Vanguardia ont décrit un retrait des forces auxiliaires marocaines devant la foule. L'argument capacitaire pèse également, puisque le ministère marocain de l'Intérieur revendique plus de 73 600 tentatives de passage empêchées en 2025, chiffre sans contrepartie indépendante mais qu'aucune autorité n'a contesté. En Espagne, l'accusation est portée par l'opposition, le Parti populaire reprochant au Maroc d'exploiter la faiblesse de l'exécutif. La distinction mérite d'être tenue, entre un faisceau d'indices et une accusation gouvernementale qui, contrairement à 2021, n'a pas été prononcée.
Madrid sous le feu croisé
Depuis Ceuta, où il s'est rendu le 31 juillet, Pedro Sánchez a qualifié les faits d'attaque et de violation de l'intégrité territoriale de l'Espagne, tout en imputant l'emballement à une lecture intéressée de l'arrêt par les passeurs. Le chef du Parti populaire Alberto Núñez Feijóo a dénoncé une crise de sécurité nationale, le président de Vox Santiago Abascal a parlé d'invasion.
Le gouvernement central a refusé de déclarer l'urgence nationale, réclamée à l'unanimité par l'assemblée locale de Ceuta, y compris le parti socialiste, au motif que la loi de protection civile vise les catastrophes naturelles ou technologiques et non les crises migratoires. Le dispositif engagé est pourtant substantiel. Outre l'appui de l'armée placé sous le commandement des opérations, l'Intérieur a annoncé 200 agents des unités d'intervention de la police nationale, une centaine de gardes civils venus d'Andalousie et de la réserve, des plongeurs, un hélicoptère et le patrouilleur Duque de Ahumada, soit plus de 300 policiers et gardes civils selon les médias locaux. La contradiction porte donc moins sur les moyens que sur les mots, un gouvernement pouvant engager l'armée tout en refusant le vocabulaire de l'urgence. Vivas signalait de son côté des centres pour mineurs étrangers non accompagnés fonctionnant à 2 400 % de leur capacité nominale.
Suspendre Schengen, la formule et le droit
La réaction européenne a pris deux formes que l'on a confondues sous une même expression.
La première est réelle et prévue par les textes. La France a renforcé ses contrôles à la frontière espagnole, Laurent Nuñez activant la force frontière d'intervention rapide et annonçant pour le 1er août un quintuplement des renforts, portés à 334 policiers et gendarmes appuyés par des drones. L'Italie est allée plus loin en fermant le 31 juillet ses points d'entrée maritimes et aériens en provenance d'Espagne, pour un mois, avec des contrôles ciblés sur les ressortissants de pays tiers et sans effet sur la circulation des citoyens européens. Ces mesures relèvent de l'article 25 du code frontières Schengen, le règlement 2016/399 révisé en 2024, qui autorise la réintroduction temporaire de contrôles aux frontières intérieures en cas de menace grave pour l'ordre public, en dernier recours et sur notification à la Commission.
La seconde est déclaratoire et sans base juridique. Giorgia Meloni et son ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani ont réclamé la suspension de l'Espagne de l'espace Schengen, demande soutenue par la ministre finlandaise de l'Intérieur Mari Rantanen. Or aucun texte européen ne prévoit d'exclure ni de suspendre un État de cet espace, dont l'acquis appartient au droit de l'Union, comme le rappelle Marie-Laure Basilien-Gainche, professeure de droit à l'université Lyon 3. Un État ne peut pas en écarter unilatéralement un autre. Rome a donc fait ce que le droit permet, des contrôles temporaires et notifiables, en le présentant comme ce que le droit ne connaît pas. José Manuel Albares a convoqué l'ambassadeur d'Italie et dénoncé une démagogie partisane. Bruxelles a choisi une autre ligne, Ursula von der Leyen jugeant les images inacceptables et chargeant le commissaire aux affaires intérieures Magnus Brunner de coordonner un soutien opérationnel incluant Frontex.
Ce que la crise laisse ouvert
Le reflux rapide vers le Maroc et l'arrêt des entrées referment l'épisode aigu sans régler ce qui l'a rendu possible. Ceuta et Melilla restent les deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et l'Afrique, et la pression y augmentait déjà. Le Département de la sécurité nationale recensait 2 582 entrées irrégulières à Ceuta sur le premier semestre 2026, contre 978 un an plus tôt, soit une hausse de 164 %, alors même que les arrivées irrégulières en Espagne reculaient de 32,5 % sur la même période. À Melilla, le poste de Beni Enzar est resté fermé, bloquant plus de 2 000 voyageurs de l'opération Paso del Estrecho. La barrière du Tarajal traite le symptôme désigné par l'arrêt du 8 juillet. Elle ne dit rien de la dépendance espagnole à la coopération marocaine, que cette semaine a rendue de nouveau visible.



