Ce que disent les militaires
Le Commandement central américain (Centcom) a annoncé avoir conduit, le 28 juillet, des « frappes de précision » en Irak aux côtés des forces armées saoudiennes, contre des « terroristes alignés sur l'Iran » que le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) aurait chargés d'attaquer les forces américaines et les infrastructures énergétiques saoudiennes. Selon le communiqué, des avions de chasse américains et saoudiens ont visé « plusieurs sites terroristes de logistique et d'armement dans l'est de l'Irak, en réponse ferme à plus de 30 attaques de drones dirigées par le CGRI au cours des 72 dernières heures ». Centcom ajoute que ces attaques ont échoué et chiffre à plus de 600 les tentatives d'attaques contre des ressortissants et des installations américaines menées par des milices alignées sur l'Iran en Irak entre février et avril 2026.
Quelques heures plus tôt, le même commandement avait fait état d'une « tentative d'attaque surprise » iranienne. L'attaque a eu lieu mardi à 17h45 heure de la côte est américaine, soit 21h45 GMT, et tous les missiles ont été « interceptés avec succès », selon Centcom. Le CGRI a revendiqué des tirs balistiques sur une base aérienne américaine et un centre de commandement en Jordanie. Il s'agit de la base aérienne de Muwaffaq Salti, selon un responsable américain cité par Axios, la même installation qui avait été touchée le 17 juillet par une frappe iranienne ayant coûté la vie à trois militaires américains. Un responsable américain cité par l'agence Associated Press a précisé que les deux opérations, la salve iranienne et les frappes en Irak, n'étaient pas liées.
Le ministère saoudien de la Défense a confirmé sa participation. Son porte-parole, le général de division Turki al-Maliki, accuse des milices soutenues par l'Iran d'avoir lancé lundi et mardi, depuis le territoire irakien, des drones contre des installations pétrolières dans la région orientale du royaume et celle de Riyad. Riyad dit avoir riposté au titre de son droit à la légitime défense, explicitement rattaché à l'article 51 de la Charte des Nations unies, contre « des cibles précises appartenant à ces milices », tout en assurant que le royaume « ne cherche pas l'escalade mais répondra fermement à toute agression dirigée contre lui ».
Un bilan encore incertain
Le Hachd al-Chaabi, également appelé Forces de mobilisation populaire (PMF), a annoncé mercredi matin qu'au moins 20 de ses combattants avaient été tués et 32 blessés, en précisant qu'il s'agissait d'un bilan préliminaire. Les frappes auraient touché plusieurs de ses états-majors dans les provinces de Bagdad, Wassit, Ninive, Bassorah, Kirkouk, Kerbala et Diyala, celles de Ninive au nord et de Diyala au centre étant les plus meurtrières selon un responsable cité par l'AFP.
Ce chiffre doit être manié avec prudence. Plusieurs heures avant le communiqué du Hachd, deux membres de la formation évoquaient auprès de l'AFP au moins dix morts, en indiquant que le bilan était appelé à monter. Le nombre de 20 émane donc de la partie visée, sans confirmation indépendante à ce stade, et Centcom n'a communiqué aucun bilan humain. Sur les pertes iraniennes, les versions divergent aussi : deux responsables du Hachd affirment à l'AFP que cinq conseillers iraniens ont péri dans une frappe sur la province de Diyala, quand le quotidien iranien Hamshahri en dénombre quatre. Téhéran dément par ailleurs que ses forces aient dirigé des tirs depuis le sol irakien.
Ce qui change vraiment, la sortie de réserve saoudienne
La nouveauté du 28 juillet ne tient pas au nombre de morts, comparable à d'autres épisodes de cette guerre entrée dans son cinquième mois. Elle tient à l'identité du copilote. C'est la première fois que Riyad revendique publiquement des frappes conduites conjointement avec Washington sur le sol irakien. Depuis le début du conflit, le royaume occupait une position d'encaisseur : cible de tirs de missiles et de drones sur son territoire et ses installations pétrolières, il ripostait par sa défense antiaérienne et par des communiqués, sans engager son aviation contre des supplétifs iraniens hors de ses frontières.
Ce basculement modifie la géométrie du conflit. Jusqu'ici structuré autour d'un axe Washington-Téhéran, avec des relais régionaux, il gagne un front où la première puissance sunnite frappe directement des formations chiites sur le sol d'un pays tiers. L'Arabie saoudite et l'Iran avaient rétabli leurs relations diplomatiques en mars 2023, sous médiation chinoise, après une rupture consommée en 2016. Cette normalisation avait survécu à la guerre de Gaza et aux attaques houthies en mer Rouge. Elle ne survit pas, en l'état, aux frappes de drones sur les champs pétroliers saoudiens.
Riyad prend un risque calculé. En s'affichant aux côtés de Washington, le royaume s'expose à devenir la cible privilégiée des représailles. La Résistance islamique en Irak, coalition d'une dizaine de factions chiites armées, l'a formulé sans détour : sa réponse à « l'ennemi américain » serait « inévitable » et pourrait viser ses relais en Arabie saoudite. Le groupe précise toutefois qu'il n'agira qu'après l'Arbaïn, l'une des grandes commémorations du calendrier chiite, qui rassemble en Irak des centaines de milliers de pèlerins venus notamment d'Iran.
Bagdad frappé dans son propre appareil de sécurité
Le point le plus délicat est juridique autant que politique. Le Hachd al-Chaabi n'est pas une organisation clandestine. Créée en 2014 pour combattre le groupe État islamique, cette alliance de milices majoritairement chiites a été formellement intégrée aux forces armées irakiennes et perçoit des salaires de l'État. En frappant ses états-majors, Washington et Riyad ont visé, sur le papier, des unités appartenant à l'appareil de sécurité officiel d'un pays avec lequel les deux capitales entretiennent des relations diplomatiques et militaires.
La présidence irakienne a dénoncé « une attaque inacceptable et une violation flagrante de la souveraineté de l'Irak, visant ses institutions officielles ». Le Conseil ministériel de sécurité nationale a annoncé qu'il fera face à toute violation de la souveraineté irakienne tout en s'engageant à empêcher toute partie d'utiliser le territoire irakien pour menacer des États voisins. Cette double formule résume la position intenable de Bagdad, sommé de condamner ses alliés sans pouvoir dédouaner les groupes visés.
Le Premier ministre Ali al-Zaidi, entré en fonction en mai 2026, a convoqué une réunion de sécurité d'urgence. Interrogé par Fox News, Donald Trump a affirmé que les frappes avaient été coordonnées avec le gouvernement irakien, une assertion sur laquelle Bagdad ne s'est pas prononcé publiquement. Si elle était confirmée, elle placerait le gouvernement irakien dans une situation périlleuse vis-à-vis de forces qu'il est censé commander.
Zaidi avait fixé au 30 septembre l'échéance donnée à l'ensemble des groupes armés du pays pour rendre leurs armes, une date qui coïncide avec la fin programmée de la mission de la coalition internationale antijihadiste en Irak. Les frappes le prennent à revers. Kataeb Hezbollah, la faction la plus puissante de la Résistance islamique en Irak, a donné au gouvernement jusqu'à jeudi prochain pour prouver qu'il est capable de défendre la souveraineté nationale. L'avertissement vise moins Washington que Bagdad.
Toutes les voix chiites ne convergent pas, et aucune ne dédouane entièrement les frappes. Moqtada al-Sadr, dirigeant religieux à forte assise populaire et connu pour sa distance envers Téhéran, a renvoyé les deux camps dos à dos : il condamne le ciblage du territoire irakien par tous les États, quels qu'ils soient, et demande dans le même mouvement au CGRI et aux groupes alliés de cesser de tirer depuis l'Irak. « Les milices hors de contrôle ne doivent pas donner à nos frères des États du Golfe un prétexte pour viser notre terre sacrée », a-t-il écrit sur X, appelant l'État à reprendre le contrôle des armes. Cette prise de position ouvre une brèche dans le front chiite irakien, entre factions arrimées à l'Iran et courants qui font passer la stabilité intérieure avant l'alignement régional.
Le pétrole, cible et thermomètre
La séquence se lit aussi sur les marchés. Les cours du brut, retombés après la suspension surprise des frappes américaines le week-end précédent, sont repartis à la hausse. Le Brent a gagné environ 7,2 % mercredi pour terminer autour de 90,12 dollars le baril, selon les chiffres relevés par CNBC, le WTI américain progressant de 6,6 % à 84,46 dollars. Les estimations publiées en cours de séance ont varié de 6 à 8 % selon l'heure de mesure, ce qui explique les écarts entre médias. La hausse doit être remise en perspective : le 23 juillet, après des attaques signalées contre des pétroliers au large de l'Arabie saoudite, le Brent avait franchi les 100 dollars. Le marché reste donc sous son pic récent.
Les infrastructures énergétiques sont devenues le champ de bataille principal. Le CGRI affirme avoir arraisonné trois pétroliers « en infraction » dans le détroit d'Ormuz, par lequel transite environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole selon l'Agence américaine d'information sur l'énergie, et près d'un quart du commerce maritime pétrolier. Les Houthis yéménites, qui ont annoncé la semaine dernière un blocus du trafic maritime saoudien, disent avoir contraint le pétrolier saoudien NCC Ghazal à faire demi-tour, ajoutant le détroit de Bab el-Mandeb à la liste des passages menacés. L'organisme britannique UKMTO a signalé qu'un navire avait rapporté des explosions dans le sud de la mer Rouge, sans le nommer, précisant que l'équipage était sain et sauf.
Le conflit déborde même vers la Méditerranée. Des explosions ont touché mercredi le terminal gazier de Damiette, en Égypte. Selon la société britannique de sécurité maritime Ambrey, un drone a atteint l'Energos Winter, unité flottante de stockage et de regazéification de gaz naturel liquéfié battant pavillon des Îles Marshall et affrétée par l'américain New Fortress Energy, l'incendie se propageant ensuite au méthanier Gaslog Salem. Le feu a été maîtrisé après évacuation, sans victime. Aucune revendication n'a été formulée. La prudence reste de mise sur l'origine de l'incident : des sources de sécurité égyptiennes ont contesté la thèse du drone et évoqué une défaillance technique dans la salle des machines d'un navire ancien.
Une escalade sur fond de contraintes politiques
Cette reprise des hostilités intervient dans une séquence politique tendue à Washington. L'opération, baptisée « Epic Fury » et lancée le 28 février, devait durer quelques semaines selon Donald Trump. Elle en est à son cinquième mois. Le bilan humain américain s'établissait à 18 militaires tués et environ 482 blessés au 22 juillet, selon les données du Pentagone compilées par le magazine Time, dont quatre morts au cours des dernières semaines. Le Pentagone réclame à un Congrès de plus en plus sceptique des crédits pour couvrir des coûts en forte hausse.
Le désaveu parlementaire est désormais documenté. Le 23 juillet, la Chambre des représentants a adopté par 214 voix contre 208 une résolution invoquant le War Powers Act pour pousser l'exécutif à sortir du conflit, avec le renfort de quatre élus républicains. Le texte n'a pas de portée contraignante et c'était la deuxième fois que la chambre basse votait un tel rappel à l'ordre. Le Sénat, lui, a rejeté une résolution comparable par 49 voix contre 47. La flambée des prix à la pompe, liée à l'engorgement d'Ormuz, pèse à l'approche des élections de mi-mandat de novembre.
Ces contraintes expliquent en partie le tempo heurté du conflit, fait de campagnes intensives puis de suspensions abruptes. Vendredi dernier, Donald Trump avait interrompu une campagne de bombardements de treize jours, ses commandants estimant selon Reuters que la stratégie avait produit ce qu'elle pouvait produire. Trois jours plus tard, les frappes reprennent. Interrogé sur l'attaque iranienne en Jordanie, le président américain a répondu que les forces américaines allaient « frapper fort », ajoutant que les Iraniens allaient « prendre une raclée ».
Sur le terrain diplomatique, les signaux sont contradictoires. Des médiateurs disaient avoir progressé vers une reprise des négociations, mais Téhéran a écarté une proposition omanaise de gestion régionale conjointe du détroit d'Ormuz, un haut responsable iranien estimant auprès de Reuters que le plan n'avait aucune chance d'aboutir et accusant Washington et Riyad de faire pression sur Mascate. La salve iranienne est par ailleurs survenue alors que Benyamin Netanyahou était reçu à la Maison-Blanche, un huis clos d'environ une heure trente qualifié de « positif et productif » par la porte-parole Karoline Leavitt.
Ce qu'il faut surveiller
Trois indicateurs diront si la séquence bascule vers une escalade durable. Le premier est la réaction de la Résistance islamique en Irak après l'Arbaïn, et surtout sa cible : viser des installations saoudiennes plutôt que des bases américaines confirmerait l'ouverture d'un front entre Riyad et les factions irakiennes. Le deuxième est la capacité du gouvernement Zaidi à tenir son échéance de désarmement du 30 septembre, alors que Kataeb Hezbollah lui oppose un ultimatum d'une semaine et que la mission de la coalition internationale s'achève à la même date. Le troisième est la posture saoudienne : une participation ponctuelle et une participation répétée n'ont pas le même sens stratégique, et Riyad n'a pas indiqué si l'opération du 28 juillet constituait un précédent ou une exception.



