Une demi-heure de vol au-dessus de la Lituanie
Le drone a franchi la frontière bélarusse peu après minuit, selon le Centre national de gestion des crises lituanien. Son directeur, Vilmantas Vitkauskas, a indiqué qu'il avait longé Lentvaris et Trakai, au sud de Vilnius, avant de filer vers l'ouest, une demi-heure environ dans l'espace aérien national. Les habitants des régions de Vilnius et de Kaunas ont reçu une alerte pour menace aérienne sur leurs téléphones. Deux Eurofighter italiens décollés de la base de Šiauliai l'ont détruit à 0 h 20, heure locale, d'après l'armée lituanienne, au-dessus d'une zone rurale du district de Kaišiadorys, près du village de Pratkūnai et de la centrale de pompage-turbinage de Kruonis. Le Commandement aérien allié a précisé que l'opération avait été coordonnée depuis le centre d'opérations aériennes d'Uedem, en Allemagne. Aucun dégât ni blessé n'a été signalé.
Une charge explosive et des débris en bois
Les débris ont été retrouvés dans l'herbe, certains apparemment en bois, d'autres carbonisés, selon la vidéo diffusée par l'armée lituanienne et décrite par Defense News. Le ministre lituanien de la Défense, Robertas Kaunas, a annoncé sur Facebook que l'engin transportait un explosif, que les démineurs ont neutralisé. Ces éléments correspondent au profil des drones russes Gerbera, des leurres en contreplaqué et en mousse dérivés du Shahed, dont certaines versions emportent une petite charge. La Pologne venait d'en récupérer un : un Gerbera-2 retrouvé lundi sur une plage de Rusinowo, sur la côte baltique, portait « une tête militaire avec détonateur », selon le procureur militaire Bartosz Okoniewski cité par United24. Vilnius et Varsovie ont convenu d'enquêter ensemble.
Rome accuse d'emblée, Vilnius suit avec un jour de décalage
En visite à Šiauliai mardi, le ministre italien de la Défense, Guido Crosetto, a affirmé que ses pilotes avaient « abattu une menace qui venait très probablement de Russie ». Son homologue lituanien s'est d'abord montré plus prudent. Il faudra « du temps », expliquait encore Robertas Kaunas mercredi matin sur LRT Radio, car des drones de types différents partagent les mêmes matériaux et seuls le moteur et les composants techniques permettront de trancher. « Nous ne voulons pas spéculer », disait-il. Quelques heures plus tard, à l'issue du Conseil de défense de l'État, le président Gitanas Nausėda a franchi le pas : « selon les informations disponibles », il s'agissait d'un drone de type Gerbera, « très probablement un drone russe destiné à l'Ukraine, dérouté par les moyens de guerre électronique ukrainiens ». Pas une attaque délibérée contre la Lituanie, donc, mais un engin perdu, ce qui, a-t-il prévenu, peut se reproduire. Moscou n'a pas commenté.
Un précédent pour le flanc baltique
Les chasseurs de la police du ciel balte patrouillent au-dessus des trois pays baltes depuis leur adhésion à l'OTAN en 2004, sans avoir jamais eu à ouvrir le feu au-dessus de la Lituanie jusqu'à mardi. La mission avait déjà abattu un drone ukrainien dérouté au-dessus de l'Estonie le 19 mai, par un F-16 roumain, puis deux engins au-dessus de la Lettonie, le 8 juin par des Rafale français et le 14 août par des Eurofighter italiens, que Riga attribue au brouillage électronique russe. Le cas lituanien inverse le schéma : cette fois, c'est un drone russe que le brouillage ukrainien aurait poussé vers l'OTAN. Il survient deux jours après la frappe sur un train Kiev-Varsovie à deux kilomètres de la Pologne, et le jour où Copenhague a dénoncé le tir, la veille, de fusées éclairantes par une frégate russe vers un hélicoptère danois au large de Gedser.
Berlin et Bruxelles parlent d'un schéma d'ensemble
Depuis Genève, le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, a déclaré que l'OTAN « ne se laissera pas intimider » et que la Russie « cherche à nous diviser et à semer le trouble ». La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a replacé l'incident dans « un schéma plus large d'agression et de provocation russes contre l'Europe » avant de proposer, mercredi, un mécanisme européen de réponse aux incidents hybrides calqué sur l'article 4 du traité de l'OTAN, selon AP. Le chef de la diplomatie lituanienne, Kęstutis Budrys, y voit la preuve que l'OTAN reste « vigilante, engagée et prête ». Reste à Vilnius à tirer la leçon que Nausėda a lui-même formulée : détecter ne suffit pas, il faut pouvoir abattre, et sans dépendre à chaque fois de deux chasseurs alliés en alerte.



