Quatre ans après les explosions qui ont éventré les gazoducs Nord Stream au fond de la Baltique, la justice allemande tient enfin un accusé. Depuis le mercredi 14 octobre 2026, le tribunal régional supérieur hanséatique de Hambourg juge Serhii K., 50 ans, ancien officier des forces spéciales ukrainiennes, présenté par le parquet fédéral comme le chef de l'équipe qui a posé les charges. Il nie toute implication. Kiev aussi.
Ce que dit l'acte d'accusation
Selon l'acte lu à l'audience par le procureur fédéral Stefan Schmidt, Serhii K. est entré en Allemagne début septembre 2022 par la Pologne, muni d'un faux passeport ukrainien. À Rostock, il aurait embarqué avec ses complices sur un voilier loué par des intermédiaires, chargé d'une grande quantité d'explosifs de qualité militaire. L'équipe, quatre plongeurs, un spécialiste des explosifs et un skipper selon The Guardian, aurait gagné les eaux internationales proches de l'île danoise de Bornholm.
Avant le 22 septembre, des charges équipées de minuteurs auraient été fixées sur les conduites par environ 80 mètres de fond. Elles ont explosé le 26 septembre 2022 : des sismologues suédois ont enregistré plusieurs détonations à quelque 17 heures d'intervalle, et trois des quatre conduites ont été rompues. Le parquet retient la complicité de crime de guerre (attaque d'un bien civil par des moyens militaires), le fait de provoquer une explosion et la perturbation de services publics. Le mobile, selon l'accusation : « interrompre durablement » les livraisons pour priver la Russie des revenus du gaz qui financent sa guerre.
Une défense sur le terrain du droit de la guerre
Les avocats de l'accusé ont demandé l'arrêt pur et simple de la procédure. Me Nicola Canestrini estime qu'aucune preuve directe ne relie son client au sabotage, et conteste la qualification même de l'infrastructure : « En septembre 2022, les gazoducs ne chauffaient personne », a-t-il plaidé, cité par l'AFP via RTL Today. Pour lui, Nord Stream était « un moyen de pression dans une guerre », une arme aux mains de Moscou.
La défense conteste aussi la régularité de l'extradition depuis l'Italie, où Serhii K. avait été interpellé en août 2025 pendant des vacances en famille, avant d'être remis à l'Allemagne en novembre 2025. Elle annonce enfin que l'accusé gardera le silence : en tant qu'officier, il serait tenu au secret sur ses activités militaires. Deux de ses anciens supérieurs auraient signé des déclarations sous serment en ce sens, selon le Guardian.
Faits établis, zones d'ombre
Plusieurs points sont solides. Au moment des explosions, aucune des conduites ne transportait de gaz : Moscou avait suspendu les livraisons par Nord Stream 1 fin août 2022, en invoquant des raisons techniques, et Nord Stream 2, achevé en 2021, n'a jamais été mis en service, Berlin ayant gelé sa certification juste avant l'invasion de février 2022. Le Danemark et la Suède ont clos leurs propres enquêtes en 2024 sans désigner de coupable, laissant le parquet fédéral allemand, saisi dès octobre 2022, seul à poursuivre.
D'autres le sont beaucoup moins. Le parquet attribue l'ordre à des « autorités étatiques » ukrainiennes non nommées. Selon l'ARD, la Zeit et la Süddeutsche Zeitung, les enquêteurs voient dans Roman Tchervinsky, ancien officier du renseignement ukrainien, le commanditaire direct de l'accusé. Dès 2024, le Wall Street Journal et le Spiegel avaient rapporté que l'opération avait été soumise à l'ancien commandant en chef Valeri Zaloujny. Tous deux démentent, et rien n'établit à ce jour que le président Volodymyr Zelensky était informé. Ce dernier a répété en août que Kiev ne s'était « jamais officiellement » associé à une telle opération.
Un second suspect, le plongeur Volodymyr Z., a été arrêté en Croatie en août 2026. Le tribunal de Pula a validé sa remise à l'Allemagne le 18 septembre, décision dont il a fait appel, ce qui suspend le transfert. L'homme avait déjà été arrêté en Pologne à l'automne 2025, mais un tribunal de Varsovie avait refusé son extradition le 17 octobre 2025, jugeant insuffisants les éléments fournis par Berlin. Le Premier ministre Donald Tusk avait salué la décision, après avoir estimé qu'une extradition n'était pas dans l'intérêt de la Pologne.
Berlin pris entre son allié et sa justice
Le gouvernement allemand se refuse à tout commentaire. La gêne est lisible : l'Allemagne est devenue le premier soutien militaire de l'Ukraine en Europe, et son chancelier Friedrich Merz se trouvait encore à Kiev au début du mois pour annoncer un milliard d'euros d'aide militaire supplémentaire. Le parquet fédéral, lui, ne dépend pas de ce calendrier diplomatique.
L'Alternative für Deutschland (AfD) et le BSW, en progression lors des derniers scrutins régionaux, s'emparent du dossier pour réclamer l'arrêt de l'aide à Kiev, des réparations, voire la remise en service des conduites. La députée écologiste Deborah Düring, citée par la Tagesschau, leur reproche de « monter des scandales » pour remettre en cause le soutien à l'Ukraine. Moscou, de son côté, dit attendre un « verdict juste ». Le tribunal a toutefois refusé aux sociétés Nord Stream AG et Nord Stream 2 AG, contrôlées par Gazprom, le statut de partie civile, estimant que le préjudice économique ne justifiait pas une protection procédurale particulière.
Analyse : un procès qui juge aussi une catégorie juridique
Au-delà de la culpabilité de l'accusé, l'audience pose une question rarement tranchée par un juge pénal européen : un militaire d'un État agressé peut-il être poursuivi pour crime de guerre par un pays allié, pour une action visant les intérêts économiques de l'agresseur, hors du théâtre des combats ? La défense joue cette carte en faisant de Nord Stream un objectif militaire légitime. L'accusation la retourne : si l'opération est un acte de guerre, elle doit respecter le droit de la guerre, qui protège les biens civils.
L'issue dira aussi jusqu'où une démocratie peut juger un allié sans rompre la solidarité politique. Seize jours d'audience sont programmés jusqu'au 17 décembre, d'autres sont prévus en janvier et février 2027. Prochaine audience le 27 octobre.



