Deux cargos frappés en pleine nuit
Dans la nuit du lundi 12 au mardi 13 octobre, deux navires de commerce ont été touchés par des drones dans la zone économique exclusive (ZEE) bulgare, juste au-delà des eaux territoriales. Le premier, le Chelsea 3, battant pavillon maltais mais immatriculé à Odessa et géré par une société ukrainienne, a été frappé par trois drones aériens à environ 18 milles nautiques à l'est de Byala, selon le Premier ministre Roumen Radev. Il faisait route du port turc de Giresun vers Giurgiulesti, sur le Danube, seul port moldave accessible aux navires de mer, d'après Defence24. Ses 15 marins, sept Ukrainiens et huit Azerbaïdjanais, ont été évacués vers Varna, cinq d'entre eux légèrement blessés.
Le second navire a coulé à environ 17 milles à l'est du village de Krapets, près de la frontière roumaine. Son identité a varié au fil de la journée : plusieurs médias l'ont d'abord désigné comme l'Azov Concorde, un cargo à propriétaire turc, avant que la présidente bulgare, Iliana Iotova, ne l'identifie comme le HS Dignity, sous pavillon de Guinée-Bissau, rapporte Tagesschau. Une source maritime citée par la presse turque affirme même que l'Azov Concorde n'a pas été touché. Les bilans divergent aussi : dix disparus et six rescapés selon le ministre de la Défense Dimitar Stoyanov, cité par la BBC, onze disparus et cinq rescapés selon les chiffres repris par Reuters.
Une semaine après l'Alfa Watan
L'attaque n'est pas isolée. Le 6 octobre, deux cargos avaient déjà été frappés par des drones aériens et maritimes dans la ZEE bulgare, à quelque 70 milles à l'est de Byala selon Roumen Radev. L'Alfa Watan, sous pavillon togolais, avait coulé, et son équipage, neuf Syriens et un Égyptien selon les autorités syriennes, n'a jamais été retrouvé. Le second, l'Able, chargé de blé, avait pris feu, ses 18 marins turcs et indiens étant évacués. Les secours bulgares ont mis fin aux recherches le lendemain.
La veille, le 5 octobre, un incendie avait ravagé le cargo turc Royad Mammadov dans la ZEE roumaine, faisant deux morts selon Bucarest. Volodymyr Zelensky a attribué l'attaque à deux drones russes et affirmé que le capitaine azerbaïdjanais avait été tué, un point que les premiers rapports d'incident contestent. Selon la chambre de commerce maritime turque (IMEAK), 226 navires civils avaient été attaqués en mer Noire depuis février 2022 à la fin août, dont 163 sur les huit premiers mois de 2026, a indiqué son président Tamer Kiran le 27 août.
Sofia change de ton face à Moscou
Le point notable de la journée est politique. En août, après l'explosion d'un drone près d'un gazoduc dans le nord-est du pays, Sofia avait identifié un modèle utilisé par les forces ukrainiennes. Cette fois, Roumen Radev, qui récuse l'étiquette de dirigeant prorusse et avait jusqu'ici évité de mettre en cause Moscou, a franchi un pas : faute de « preuves solides et univoques », « la logique veut que le résultat profite à la Fédération de Russie ». Il a convoqué l'ambassadrice russe, Eleonora Mitrofanova, qui a répondu ne disposer d'aucune information du ministère russe de la Défense et évoqué une possible provocation d'un tiers.
Le ministre de la Défense, Dimitar Stoyanov, est allé plus loin après des échanges avec ses homologues roumain et turc : il soupçonne une implication russe, Kiev n'ayant aucune raison de viser un navire ukrainien, tout en reconnaissant que le type de drone utilisé reste inconnu, selon l'agence BTA. Moscou n'a pas commenté publiquement.
Pourquoi l'article 5 n'est pas en jeu
Plusieurs commentaires ont relevé que quelques milles plus à l'ouest, l'attaque aurait touché un pays de l'OTAN. La nuance est juridique. Les eaux territoriales s'arrêtent à 12 milles des côtes. Au-delà, la ZEE donne à l'État côtier des droits économiques (pêche, ressources), pas la souveraineté, et un navire étranger qui y croise relève de son pavillon. Frapper un cargo maltais ou bissau-guinéen dans la ZEE bulgare n'est donc pas une attaque contre le territoire bulgare au sens du traité de l'Atlantique Nord. Et même sur le territoire, l'article 5 n'a rien d'automatique : chaque allié décide des mesures qu'il juge nécessaires.
L'outil disponible est plutôt l'article 4, la consultation entre alliés quand l'un d'eux estime sa sécurité menacée. Sofia s'est pour l'instant limitée à informer ses représentations auprès de l'OTAN et de l'UE et à demander une aide technique pour surveiller l'espace aérien et maritime. Mark Rutte a promis que l'Alliance continuerait à « surveiller l'environnement de sécurité » et à ajuster sa posture « si nécessaire ».
Le corridor côtier ukrainien sous pression
Le choix des zones frappées n'est pas neutre. Depuis le retrait russe de l'accord céréalier en juillet 2023, l'Ukraine exporte par un corridor qui longe les côtes roumaines et bulgares, et s'appuie sur les ports du Danube. Moscou affirme viser des navires transportant des armes ou des marchandises à double usage. Kiev et ses alliés européens dénoncent des attaques contre des cargaisons civiles, et Volodymyr Zelensky accuse la Russie, selon Tagesschau, de vouloir rendre la mer Noire occidentale impraticable.
Pour les riverains de l'OTAN, la marge de manœuvre navale reste étroite. Depuis fin février 2022, la Turquie invoque la convention de Montreux pour fermer le Bosphore et les Dardanelles aux navires de guerre, et a demandé à tous les pays, riverains ou non, de ne pas en envoyer, rapportait alors l'USNI. Les alliés non riverains ne peuvent donc pas renforcer leur présence navale. La Roumanie, la Bulgarie et la Turquie mènent depuis juillet 2024 une mission commune de déminage, étendue en juillet 2026 à la protection des infrastructures sous-marines, mais aucune force n'est dimensionnée pour escorter le trafic marchand face aux drones.
Ce qui reste à établir
Aucun débris de drone n'avait été retrouvé après l'attaque du 6 octobre, a reconnu Dimitar Stoyanov. L'enquête technique demandée à l'OTAN et à l'UE devra dire d'où sont partis les engins, une question que la seule logique du bénéficiaire ne tranche pas. D'ici là, Ursula von der Leyen parle de la mer Noire comme d'« un autre front d'escalade » de la guerre russe en Ukraine. Pour les armateurs, deux naufrages en une semaine à moins de 100 milles des côtes d'un pays de l'UE suffisent déjà à rendre le corridor occidental plus risqué, quelle que soit la conclusion de l'enquête.



