Ce que reproche le FSB
Le Service fédéral de sécurité russe a annoncé mercredi 29 juillet l'inculpation de Pavel Durov, fondateur et dirigeant de Telegram, pour complicité d'activité terroriste. Selon le communiqué, la messagerie n'a pas supprimé de « nombreux canaux, discussions et bots » utilisés par les services de renseignement ukrainiens et par des organisations qualifiées de terroristes et extrémistes pour préparer et coordonner « des actes de sabotage et de terrorisme, des meurtres de masse et des fraudes informatiques » en Russie. Le FSB affirme que ces pratiques ont causé de nombreuses victimes humaines, dont des femmes et des enfants, ainsi que des dommages matériels chiffrés en milliards.
Le FSB et le Comité d'enquête détaillent un mécanisme précis. Un robot conversationnel disponible sur Telegram, « Daivinchik/Leo », aurait été employé par les services spéciaux ukrainiens pour recruter de jeunes Russes en vue d'opérations de sabotage. Ce bot est un service de rencontres populaire en Russie, où Tinder n'est plus disponible. D'après le communiqué, des agents ukrainiens s'y présentaient comme de jeunes femmes pour entrer en contact avec des cibles, les piéger, puis les contraindre à commettre des délits. Le FSB dit avoir interpellé au cours de l'année écoulée 46 Russes âgés de 12 à 22 ans, recrutés par ce canal pour attaquer des policiers ou incendier des infrastructures de transport, d'énergie, de communication ou du secteur financier. Kiev n'a pas réagi dans l'immédiat, et ces éléments proviennent exclusivement des services russes, sans vérification indépendante possible à ce stade.
L'enquête vise Durov au titre de la partie 1.1 de l'article 205.1 du code pénal russe, selon le texte du FSB relayé par l'agence Interfax. Le fondateur de Telegram avait révélé lui-même l'existence de la procédure en février 2026, dénonçant des autorités qui « fabriquent chaque jour de nouveaux prétextes » pour restreindre l'accès des Russes à Telegram. En avril, il indiquait qu'une convocation adressée au « suspect P. V. Durov » avait été déposée dans un appartement de Russie où il vivait vingt ans plus tôt. « Ils doivent me soupçonner de défendre les articles 29 et 23 de la Constitution russe », écrivait-il alors, en référence aux dispositions garantissant la liberté d'expression et le secret de la correspondance.
Quinze ans, pas la perpétuité
La peine encourue a donné lieu à des comptes rendus divergents. Le Moscow Times évoque un maximum de quinze ans de prison, quand le Guardian écrit qu'une condamnation pourrait valoir la réclusion à perpétuité. Le texte du code pénal permet de trancher. La partie 1.1 de l'article 205.1, celle que le FSB cite explicitement, punit l'incitation, le recrutement ou toute autre forme d'aide à l'activité terroriste d'une peine de huit à quinze ans de prison, assortie d'une amende de 300 000 à 700 000 roubles. La perpétuité n'est pas prévue par cette partie de l'article. Le chiffre de quinze ans est donc le bon plafond, sous réserve d'une éventuelle requalification en cours d'instruction.
Un avis de recherche n'est pas un mandat d'arrêt
Le FSB indique inscrire Durov sur une liste internationale de personnes recherchées. La formule a été traduite un peu partout par « mandat d'arrêt international », expression commode mais juridiquement inexacte, quelques rédactions ayant retenu le terme plus fidèle d'avis de recherche. La distinction n'est pas cosmétique. Un avis de recherche émis par un service de sécurité national n'a aucune force exécutoire hors des frontières du pays qui l'émet. Pour qu'il produise un effet à l'étranger, il faut passer par un canal de coopération policière, en pratique une notice rouge d'Interpol, laquelle n'est ni automatique ni acquise.
Or le FSB n'a pas précisé quel mécanisme Moscou comptait employer. Interpol n'a pas répondu dans l'immédiat aux sollicitations de Reuters, et une source proche du dossier indique à l'agence que si la Russie demandait une notice rouge, la procédure ne serait probablement pas rapide. L'article 3 de la Constitution d'Interpol interdit à l'organisation toute intervention dans des affaires à caractère politique, militaire, religieux ou racial, et sa Commission de contrôle des fichiers examine les contestations : elle a traité plus de 1 200 demandes de révision en 2025, effaçant des notices jugées contraires à cet article. La Russie figure parmi les États dont les demandes sont le plus régulièrement mises en cause sur ce fondement. La probabilité qu'un pays occidental interpelle Durov sur cette base est faible.
La question de la nationalité pèse aussi. Durov, né à Saint-Pétersbourg il y a 41 ans, détient des passeports français et émirati. La France n'extrade pas ses ressortissants. Les Émirats arabes unis, où Telegram a son siège et où Durov réside, entretiennent avec Moscou des relations denses dans l'énergie, les affaires et la finance, mais livrer un citoyen émirati fondateur d'une entreprise technologique installée à Dubaï abîmerait durablement l'image de place d'accueil que l'émirat cultive. Durov indiquait la semaine dernière se trouver en Géorgie ; sa localisation actuelle n'est pas connue publiquement.
L'inculpation a donc peu de chances de conduire à une arrestation. Son intérêt est ailleurs.
Une pièce dans le verrouillage de l'internet russe
La poursuite s'inscrit dans une politique de reprise en main des communications numériques engagée après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine en 2022. Facebook, Instagram et X sont interdits en Russie, Signal et Viber bloqués. La séquence s'est accélérée depuis un an : en août 2025, le régulateur Roskomnadzor a bloqué les appels vocaux et vidéo sur Telegram et WhatsApp en invoquant la fraude et le recrutement de saboteurs, puis a suspendu en octobre les nouvelles inscriptions sur les deux plateformes. En février 2026, WhatsApp et YouTube ont été bloqués, et le régulateur a engagé le 10 février des restrictions visant Telegram, au motif que l'application ne respectait pas les règles de stockage des données. L'application reste accessible mais difficilement utilisable sans réseau privé virtuel, lui-même de plus en plus filtré.
En parallèle, l'État promeut sa propre messagerie, Max, poussée par VKontakte, le réseau social fondé par Durov en 2006 et passé depuis sous contrôle d'intérêts proches du Kremlin. Une loi a instauré une plateforme numérique nationale organisée autour de Max, désormais préinstallée d'office sur les téléphones et ordinateurs vendus en Russie, et présentée comme un guichet unique mêlant messagerie, services publics et paiements. La plateforme indique ouvertement qu'elle transmettra les données de ses utilisateurs aux autorités sur demande, et des spécialistes relèvent qu'elle n'emploie pas de chiffrement de bout en bout. Durov la qualifie d'« application contrôlée par l'État, conçue pour la surveillance et la censure politique ». Des organisations de défense des droits humains ont alerté sur son potentiel de surveillance de masse.
Vue sous cet angle, l'inculpation remplit trois fonctions sans qu'aucune arrestation soit nécessaire. Elle fournit un motif de sécurité nationale à un blocage total de Telegram, autrement difficile à justifier auprès d'une population qui utilise massivement l'application. Elle rend le retour de Durov en Russie définitivement impossible, ce qui verrouille toute négociation future en position de force. Elle adresse enfin un signal aux plateformes étrangères encore accessibles : la responsabilité pénale personnelle du dirigeant est désormais sur la table.
Le calendrier est parlant. Le 27 juillet, deux jours avant l'annonce, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov déclarait que des contacts existaient avec Telegram en vue d'un rétablissement du service en Russie, tout en jugeant les représentants de l'application peu actifs. L'inculpation intervient au moment où ces discussions n'aboutissent pas.
Le paradoxe d'un État qui poursuit son propre outil
La contradiction est difficile à masquer. Alors que le FSB qualifie Telegram de vecteur de terrorisme, les institutions russes continuent d'y publier quotidiennement. Le Kremlin, le ministère de la Défense et de nombreux responsables y tiennent des canaux actifs ; la page du Kremlin comptait plus de 284 000 abonnés mercredi, selon le Guardian. La messagerie reste par ailleurs l'outil de communication des blogueurs militaires russes et des campagnes de financement participatif au profit des troupes engagées en Ukraine, milieux qui ont ouvertement critiqué les restrictions.
Cette tension a été arbitrée par le sommet. Le gouvernement avait d'abord promis de ne pas restreindre Telegram sur le front. Lors d'une rencontre avec Vladimir Poutine à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, une militaire a qualifié l'application d'outil de l'adversaire, le président ajoutant que l'usage de systèmes de communication qui ne sont pas sous contrôle russe fait courir un danger aux personnels au combat. Des tentatives de manifestation contre les restrictions ont été organisées dans plusieurs régions, presque toutes empêchées.
Le fond du reproche n'est pas non plus dénué d'ancrage factuel, et c'est ce qui rend le dossier inconfortable. Telegram sert effectivement de terrain de recrutement dans les deux sens : Moscou et Kiev s'accusent mutuellement, depuis le début de la guerre, d'utiliser les réseaux sociaux pour enrôler des exécutants. L'application a été décrite comme un champ de bataille virtuel, employée par les militaires, les responsables et les blogueurs des deux camps. Le grief russe porte moins sur l'existence de ces canaux que sur le refus de Telegram de les supprimer à la demande d'un État qui ne dispose d'aucun levier juridique sur une société établie à Dubaï.
Deux procédures, deux logiques
Durov fait déjà l'objet d'une enquête en France, où il a été interpellé en août 2024 puis mis en examen pour n'avoir pas suffisamment lutté contre les activités criminelles sur sa plateforme ni coopéré avec les autorités judiciaires. Son contrôle judiciaire, qui comprenait une caution de cinq millions d'euros, un pointage bihebdomadaire et une interdiction de quitter le territoire, a été assoupli en juillet 2025 puis levé le 13 novembre 2025, lui rendant sa liberté de circulation. L'instruction, elle, se poursuit : il a été entendu une quatrième fois en juillet 2026. Il conteste les faits et soutient que Telegram va au-delà de ses obligations en matière de modération et de coopération.
Rapprocher les deux dossiers a du sens, à condition de ne pas les confondre. Le dossier français porte sur l'insuffisance de la modération face à la criminalité de droit commun et s'inscrit dans un cadre judiciaire contradictoire, avec des voies de recours qui ont d'ailleurs joué en faveur de Durov. Le dossier russe porte sur le refus de supprimer des contenus désignés par un service de sécurité, dans un pays où la qualification de terrorisme vise régulièrement des opposants et des exilés. Le premier interroge la responsabilité des plateformes, le second l'usage du droit pénal contre une plateforme qui refuse de plier.
Telegram, qui a franchi le seuil du milliard d'utilisateurs actifs mensuels en mars 2025 selon une annonce de Durov et en revendique aujourd'hui davantage, compterait environ 90 millions d'utilisateurs en Russie selon le Moscow Times. L'entreprise n'a pas publié de réponse formelle. Son compte officiel sur X s'est contenté de diffuser une photographie de son fondateur adressant un doigt d'honneur à l'objectif.



