Le projet ukrainien Khochu Zhit ("Je veux vivre") a diffusé le 6 juillet 2026 l'interview d'un prisonnier de guerre russe au patronyme lourd de symboles, Anton Milaev, 45 ans, arrière-petit-fils adoptif du dirigeant soviétique Leonid Brejnev. Capturé au printemps, cet ancien routier moscovite dit avoir rejoint le front pour rembourser une dette, avant d'y perdre ses certitudes sur la propagande du Kremlin. Un récit rapporté par le média indépendant Meduza.
Un descendant encombrant de l'ère soviétique
Anton Milaev n'est pas un descendant direct de Leonid Brejnev. Selon Meduza, il est le petit-fils biologique de l'artiste de cirque soviétique Ievgueni Milaev, premier mari de Galina Brejneva, la fille du secrétaire général. La chaîne Telegram Baza, réputée proche des services de sécurité russes, avait signalé sa capture dès le 18 juin, affirmant, en citant sa mère, que Galina Brejneva avait élevé son petit-fils "comme le sien". Dans son entretien, Milaev assure avoir longtemps "fui" ce lien de parenté avec le dirigeant soviétique, préférant "être une personne ordinaire". Il dit avoir passé 19 ans aux États-Unis à partir des années 1990, enchaînant les emplois peu qualifiés, avant de rentrer en Russie au milieu des années 2010.
Un engagement dicté par la dette
Le parcours de Milaev illustre les ressorts économiques du recrutement russe. Installé à Moscou où il travaillait comme chauffeur de poids lourd, il s'est engagé en 2025 pour l'argent, afin de rembourser une dette d'1 million de roubles, rapporte Meduza. Il a signé son contrat à Kostroma et perçu une prime de 1,4 million de roubles. Sans aucune expérience militaire, il comptait servir comme conducteur à l'arrière, mais s'est retrouvé affecté à une unité d'assaut. Sa formation, dans la région occupée de Louhansk, n'a duré que 3 semaines. Il a été fait prisonnier après environ 2 mois au front. Ce profil, celui d'un civil endetté envoyé à l'assaut après une préparation minimale, recoupe les observations de l'Institute for the Study of War sur la façon dont Moscou alimente ses effectifs sans mobilisation générale.
"Voir des nazis", le récit d'une désillusion
L'interview tire sa portée d'un basculement idéologique. Milaev affirme avoir voulu "voir des nazis" en Ukraine, avant de découvrir sur place que ces récits étaient faux. "Je pense que, pour changer d'avis sur cette guerre, tout le monde a besoin d'être ici", déclare-t-il à Khochu Zhit. L'ancien routier se dit aussi nostalgique de l'Union soviétique, estimant qu'"il y avait un pays, et maintenant c'est le chaos", et justifie son retour de Russie par la lassitude d'avoir travaillé "pour les francs-maçons" aux États-Unis. Ce mélange de désillusion et de références conspirationnistes offre un portrait ambivalent, éloigné du soldat convaincu que met en scène la communication officielle russe.
Khochu Zhit, une arme de la guerre de l'information
La diffusion de ce témoignage n'a rien d'anodin. Le projet Khochu Zhit est piloté par les autorités ukrainiennes pour inciter les soldats russes à se rendre, en leur garantissant un traitement conforme aux conventions. En donnant la parole à un prisonnier au nom aussi reconnaissable, Kyiv adresse un message double, à destination des combattants russes hésitants et de l'opinion internationale. Meduza précise que le récit a été relayé alors que la chaîne Baza, côté russe, avait déjà rendu la capture publique, preuve que l'affaire circulait de part et d'autre du front. Le média rappelle par ailleurs son propre engagement de transparence, l'article ayant été rédigé par un journaliste puis traduit du russe à l'aide d'un outil configuré selon ses standards éditoriaux.
L'ironie d'un héritage anti-nazi
Le symbole ne s'arrête pas au nom. Leonid Brejnev était originaire de Dnipropetrovsk, l'actuelle Dnipro, en Ukraine. Selon Meduza, il a traversé toute la Seconde Guerre mondiale comme officier politique, débutant avec le grade de commissaire de régiment de réserve et la terminant général de division. À ce titre, il a participé à la libération de nombreuses villes de la République socialiste soviétique d'Ukraine face aux nazis, parmi lesquelles Kyiv, Jytomyr, Lviv, Moukatchevo et Oujhorod. Son arrière-petit-fils adoptif, parti combattre en Ukraine pour y traquer des "nazis" imaginaires, ferme ainsi une boucle mémorielle que l'histoire soviétique n'avait pas prévue. Au-delà de l'anecdote, ce cas éclaire la mécanique d'une guerre où récits de propagande, précarité économique et mémoire de 1945 se percutent.



