Une explosion à un kilomètre d'une station de compression
Samedi 8 août, vers 8 h 10 locales, un drone a explosé dans un champ de tournesols du nord-est de la Bulgarie, à une centaine de mètres à l'intérieur du territoire national, près de l'ancien poste-frontière de Kardam avec la Roumanie. Le point d'impact se trouve à environ un kilomètre d'une station de compression du gazoduc transbalkanique. L'explosion n'a fait ni victime ni dégât matériel, a indiqué le Premier ministre Roumen Radev à l'issue d'une réunion extraordinaire du conseil de sécurité du gouvernement.
Le bruit de l'appareil a d'abord été enregistré par la police des frontières roumaine, avant qu'une patrouille bulgare ne constate "une forte explosion accompagnée de fumée noire". Le drone transportait selon Roumen Radev "une quantité importante d'explosifs", et le ministre de la Défense, Dimitar Stoyanov, a lui aussi conclu à la présence d'une charge. Il ne s'agissait pas d'un appareil de loisir, a précisé le chef du gouvernement.
La cible potentielle n'est pas anodine. Construit en 1988 pour acheminer le gaz russe vers les Balkans et la Turquie, le gazoduc transbalkanique traverse l'Ukraine, la Moldavie, la Roumanie et la Bulgarie. Depuis fin 2022, il fonctionne partiellement en sens inverse et alimente l'Ukraine.
Un drone leurre attribué aux forces ukrainiennes
Après une première analyse des débris, le ministère bulgare de la Défense a identifié un drone leurre de type Maya, un modèle "largement utilisé par les forces armées ukrainiennes". Le même communiqué précise qu'"à l'heure actuelle, rien ne permet de penser qu'il s'agit d'un incident délibéré". Les deux affirmations ne portent pas sur la même chose : la première désigne l'utilisateur habituel de l'appareil, la seconde l'intention de celui qui l'a lancé. Identifier un type de drone ne revient pas à identifier l'opérateur qui l'a mis en l'air, distinction que la plupart des comptes rendus ont escamotée. Un point reste d'ailleurs sans réponse à ce stade : un leurre, conçu pour saturer la défense antiaérienne, n'est pas censé emporter la charge décrite par Sofia.
La ministre des Affaires étrangères, Velislava Petrova, a convoqué l'ambassadrice d'Ukraine pour un entretien lundi. Kiev a démenti : "Nous pouvons affirmer avec certitude que les forces armées ukrainiennes n'ont intentionnellement dirigé aucun moyen vers la Bulgarie", a déclaré le porte-parole du ministère ukrainien des Affaires étrangères, Heorhii Tykhyi, qui s'est dit ouvert à une enquête conjointe et impute la responsabilité de fond à l'invasion russe.
Sofia et Bucarest ne décrivent pas la même trajectoire
Un désaccord sépare pourtant les deux voisins, et il pèse sur la suite de l'enquête. Roumen Radev a affirmé que l'appareil était entré en Bulgarie depuis la Roumanie. Le ministère roumain de la Défense a démenti : ses radars militaires n'ont détecté aucun aéronef se dirigeant vers la Bulgarie dans les heures précédant l'explosion. Tant que ce point n'est pas tranché, le trajet réel du drone, et donc son point de départ, restent inconnus.
Le flou est d'autant plus gênant que l'engin n'a été repéré par aucun des deux pays. Roumen Radev a reconnu la difficulté à détecter ces appareils, pointé des retards de livraison de radars de précision destinés à l'armée bulgare et annoncé un redéploiement de militaires aux frontières. Selon des sources bulgares, l'incident doit être porté devant le Conseil de l'Atlantique Nord.
L'avertissement lituanien change la lecture de l'incident
Jeudi 6 août, deux jours avant l'explosion, le ministre lituanien de la Défense Robertas Kaunas a déclaré disposer d'informations selon lesquelles la Russie envisagerait de reconstruire, à partir de fragments récupérés, des drones ukrainiens abattus sur son sol, pour frapper des infrastructures critiques dans les pays baltes. "Nous parlons d'une opération sous fausse bannière", a-t-il dit, évoquant l'objectif de faire fléchir le soutien occidental à Kiev, tout en précisant qu'aucune menace directe n'était identifiée. Rapproché du cas bulgare, cet avertissement ne prouve rien, mais il montre pourquoi l'identification d'un modèle ne suffit plus à établir une responsabilité.
L'explication la plus banale reste ouverte. Ukrainiens et Russes déploient des réseaux denses de brouillage et de leurrage de navigation qui font dévier les appareils des deux camps. Le 5 juin, un drone naval ukrainien de type Magura a explosé dans le port roumain de Constanta après avoir échappé au contrôle de ses opérateurs, l'un des quatre engins perdus ce jour-là selon le président roumain Nicusor Dan.
Une Bulgarie déjà distante de Kiev
L'incident tombe dans un contexte politique particulier. En juin, la Bulgarie a suspendu ses livraisons d'armes à l'Ukraine, Roumen Radev estimant que son pays n'avait pas sa place dans la coalition qui fournit des armes à Kiev. Une convocation d'ambassadrice n'a donc pas la même portée qu'à Varsovie ou à Bucarest : elle s'inscrit dans une relation déjà refroidie et lui ajoute une charge politique intérieure.
Le cas bulgare s'ajoute à une série où l'origine des appareils varie. La Roumanie a abattu trois drones russes entre le 24 et le 26 juillet et expulsé un membre de l'ambassade de Russie. Dans la nuit du 28 au 29 mai, un drone russe dévié par la défense antiaérienne ukrainienne s'était écrasé sur un immeuble de Galati, faisant deux blessés. En Allemagne, au moins six drones ont survolé dans la nuit du 7 août le site de Mechernich, où sont réparés les systèmes Patriot, trois jours après la découverte d'un drone piégé près d'un cargo ukrainien à l'aéroport de Leipzig-Halle, appareil que le renseignement américain attribue vraisemblablement à Moscou selon le Wall Street Journal.
Le point aveugle est la détection
La mer Noire concentre ces débordements. Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a appelé samedi à un "moratoire" sur les attaques visant les navires de la zone, après des frappes contre deux bâtiments civils turcs qui ont blessé des membres d'équipage. Kiev avait déjà transmis une proposition en ce sens, qu'Ankara a relayée à Moscou sans réponse à ce jour. Pour les riverains, la question immédiate n'est pas de savoir qui a lancé le drone de Kardam, mais pourquoi un engin chargé d'explosifs a pu franchir deux espaces aériens de l'OTAN sans être vu.



