Un appel diffusé sur YouTube
Mykhaïlo Fedorov, 35 ans, a publié tard le mardi 18 août une allocution vidéo de neuf minutes. Il y demande que l'Ukraine se dote d'un mécanisme « légal, sûr et réaliste » permettant de restaurer un processus démocratique complet même dans une guerre qui dure. La phrase la plus reprise tient en une ligne : « La démocratie ne peut pas être retenue en otage par la Russie. » Il ajoute que Vladimir Poutine ne doit pas décider du moment où les Ukrainiens choisissent leur gouvernement.
Fedorov ne cite jamais Volodymyr Zelensky. Il décrit une crise systémique de gouvernance et met en garde contre un pays où le critère d'une nomination cesserait d'être le professionnalisme pour devenir la loyauté personnelle. Il accuse la corruption de priver l'armée d'armes et d'équipements, et n'annonce aucune candidature. Selon la BBC, une source du bureau présidentiel a répliqué qu'il était « hautement bizarre » de planifier des élections sous les missiles et les drones.
Son parcours explique l'écho rencontré. Ministre de la Transformation numérique depuis août 2019, artisan de l'adoption massive des drones, il avait pris la Défense le 14 janvier 2026. Il en a été démis le 15 juillet, six mois plus tard.
Vingt-quatre heures plus tard, une perquisition à la présidence
Le 19 août, le Bureau national anticorruption (NABU) et le parquet anticorruption spécialisé (SAPO) ont annoncé une opération contre une organisation criminelle dirigée, selon eux, par un député en exercice et un ancien député, avec la participation de hauts responsables du bureau du président. Nom de code : « Forrest Gump ». Selon Interfax-Ukraine, 150 millions de hryvnias auraient été « légalisés » pour payer la caution d'un suspect du dossier Midas.
Quelques heures plus tard, Zelensky signait un décret démettant Iryna Moudra, adjointe au chef du bureau présidentiel chargée du secteur judiciaire, dont les locaux venaient d'être perquisitionnés. Le NABU ne l'a pas nommée parmi les suspects. Le député Vadym Stolar, dont le domicile a été fouillé, a écrit sur Facebook qu'il coopérait pleinement avec les enquêteurs.
Le fil remonte au dossier Energoatom
Ce volet se greffe sur l'opération « Midas », la plus grosse enquête anticorruption du mandat de Zelensky, centrée sur un schéma d'environ 100 millions de dollars autour du monopole nucléaire d'État Energoatom. Elle a emporté deux ministres : Herman Halouchtchenko, ministre de la Justice et ancien ministre de l'Énergie, et Svitlana Hryntchouk, ministre de l'Énergie. La caution de Halouchtchenko, fixée à 150 millions de hryvnias après avoir été ramenée de 200 millions, est précisément l'objet du nouveau dossier : le NABU cherche d'où venait cet argent.
Andri Iermak, chef du bureau présidentiel, avait démissionné en novembre 2025 après une perquisition à son domicile. Il est depuis mis en cause pour le blanchiment de 460 millions de hryvnias via un complexe résidentiel de luxe à Kozyn, près de Kiev, et conteste publiquement les accusations. Zelensky n'a jamais été nommé suspect dans ces dossiers. Le pouvoir avait par ailleurs tenté de reprendre la main sur les enquêteurs : la loi 12414, signée le 22 juillet 2025, plaçait le NABU et le SAPO sous l'autorité du procureur général, avant que les plus importantes manifestations depuis 2022 ne contraignent le président à la faire abroger neuf jours plus tard.
Ce que dit vraiment le droit ukrainien
Les dépêches résument volontiers que la Constitution interdit les élections sous loi martiale. La formule est commode et inexacte. L'interdiction figure à l'article 19 de la loi sur le régime juridique de l'état de guerre, qui prohibe les scrutins présidentiel, législatif et locaux, ainsi que dans le Code électoral de 2019, comme le rappelle le réseau d'observation électorale OPORA. La Constitution, elle, prévoit à son article 83 la prolongation du mandat de la Rada. Quant au chef de l'État, les juristes ukrainiens rappellent qu'il ne perd pas ses pouvoirs au terme des cinq ans : il les exerce jusqu'à l'entrée en fonction d'un successeur élu. Le mandat de Zelensky s'est achevé en mai 2024, la loi martiale court depuis le 24 février 2022.
L'obstacle n'est pas seulement juridique. Environ un cinquième du territoire est occupé, des millions d'Ukrainiens sont exilés ou déplacés, et près d'un million de personnes servent dans les forces armées. L'analyste politique Artem Bronjoukov, cité par le Guardian, souligne qu'il n'existe aujourd'hui aucune réponse claire sur la sécurité des électeurs.
Ce que pèsent réellement les acteurs
Un sondage du centre Socis réalisé du 28 juillet au 2 août place Zelensky en tête d'un premier tour avec 22,3 %, devant Valeri Zaloujny, ancien commandant en chef devenu ambassadeur d'Ukraine au Royaume-Uni, à 21,4 %, puis Fedorov à 13,1 %.
Mais l'Ukraine vote à deux tours, et c'est là que le tableau bascule. Selon la même enquête relayée par Interfax-Ukraine, Zaloujny l'emporterait au second tour avec 47,4 % contre 24,2 %, et Fedorov avec 43,4 % contre 24,7 %. Arriver premier ne protège pas le sortant, et c'est ce qui donne son poids à une intervention qui ne s'annonce pourtant pas comme une candidature.
Le pouvoir referme la porte
Le 19 août, la Rada a confirmé Ievhenii Khmara à la Défense par 312 voix. Général de division du Service de sécurité (SBU), il en avait dirigé l'intérim du 5 janvier au 17 juillet 2026 avant d'assurer celui de la Défense. Andri Sybiga a été confirmé aux Affaires étrangères, après avoir exercé par intérim depuis la démission du gouvernement en juillet. Le retour de Fedorov au poste qu'il réclamait est refermé.
Ce n'est pourtant pas la première fois que la rue infléchit une décision présidentielle. Le limogeage de Fedorov avait déclenché des manifestations quotidiennes dès le 15 juillet ; six jours plus tard, Zelensky démettait le commandant en chef Oleksandr Syrsky, avec lequel l'ex-ministre était en conflit, et le remplaçait par Mykhaïlo Drapaty. La chronologie compte : les deux évictions n'ont pas formé un même remaniement, la seconde a répondu aux protestations qu'avait provoquées la première. La crise ne porte donc pas sur la conduite de la guerre, que Kiev mène avec des succès récents contre les installations pétrolières russes, mais sur la manière dont le pays est gouverné pendant qu'il la mène.



