Erbil, dernier départ d'une mission de douze ans
Le mercredi 30 septembre 2026, le Commandement central américain (CENTCOM) a achevé le départ de ses forces et de son matériel de la base aérienne d'Erbil, dans la région autonome du Kurdistan irakien. Le Pentagone a annoncé dans la foulée que les États-Unis et leurs partenaires de la coalition avaient « formellement conclu l'opération Inherent Resolve en Irak », conformément à la déclaration conjointe américano-irakienne de septembre 2024. Son porte-parole, Sean Parnell, a salué « la conclusion réussie de la mission militaire qui a vaincu l'État islamique en Irak ».
Les Britanniques sont partis le même jour. Selon la BBC, le dernier contingent du Royaume-Uni, environ une centaine de militaires, a quitté Erbil en coordination avec les forces américaines. Le ministère britannique de la Défense a estimé que les forces de sécurité irakiennes et les peshmergas kurdes avaient obtenu « la défaite territoriale durable de Daech » et étaient désormais « en mesure d'assumer la responsabilité principale de la sécurité du pays ». Londres revendique la formation de plus de 111 000 membres des forces irakiennes, dont plus de 21 000 peshmergas, un chiffre déjà avancé dans sa déclaration de septembre 2024.
Pour Bagdad, la date a valeur de symbole. Le Premier ministre Ali al-Zaidi, en poste depuis mai, y voit « la transition de l'Irak vers une phase dans laquelle il assume la pleine responsabilité de sa sécurité et de sa stabilité ». Le gouvernement a décrété plusieurs jours fériés baptisés « journées de la souveraineté », quatre selon la BBC et Al Jazeera, qui les situe du 30 septembre au 3 octobre, et des unités irakiennes ont défilé dans les rues de Bagdad et de Najaf, rapporte l'agence Reuters.
Un retrait négocié sous Biden, exécuté sous Trump
Ce départ n'a rien d'improvisé. Il découle de la déclaration conjointe du 27 septembre 2024, négociée par l'administration Biden avec le gouvernement irakien de l'époque. Le texte organisait une transition en deux phases. La première devait mettre fin à la mission militaire de la coalition en Irak « au plus tard fin septembre 2025 » et fermer une partie de ses emprises. La seconde, jusqu'en septembre 2026, autorisait les troupes internationales à soutenir depuis le Kurdistan irakien les opérations menées contre l'État islamique en Syrie.
Le calendrier a été tenu. Le 18 janvier 2026, Bagdad a annoncé que les conseillers de la coalition avaient quitté les zones sous autorité fédérale, ne laissant que le soutien logistique de la base d'Erbil. Les centaines de militaires de la mission de l'OTAN en Irak, basés surtout à Bagdad, sont partis le 20 mars, quand la guerre avec l'Iran a fait monter la menace sur les emprises occidentales. L'administration Trump, qui aurait pu revenir sur un engagement hérité de son prédécesseur, l'a au contraire confirmé lors de la visite d'Ali al-Zaidi à Washington.
Un détail de vocabulaire mérite d'être relevé. En septembre 2024, Washington insistait sur le fait qu'il ne « se retirait pas d'Irak » et parlait de « transition » vers une relation bilatérale, selon les comptes rendus de l'époque publiés par Al Arabiya. Deux ans plus tard, le résultat est bien un départ complet des troupes américaines du sol irakien. La nuance tient à ce qui reste : une coopération de sécurité sans présence militaire permanente.
Ce que Washington garde dans la région
La fin d'Inherent Resolve en Irak ne signifie pas la fin de la guerre contre l'État islamique. Le Pentagone précise que les États-Unis continueront d'apporter à leurs partenaires irakiens un « soutien ciblé en matière de formation et de renseignement ». Le commandement opérationnel de la coalition, la Combined Joint Task Force, reste actif et a été transféré en Jordanie, selon CENTCOM cité par la BBC. Depuis ce pays, il continuera de diriger la mission en Syrie, où les Nations unies estiment que le groupe compte jusqu'à 3 000 combattants.
Côté britannique, la Royal Air Force doit poursuivre ses missions au-dessus de la Syrie pour empêcher l'État islamique de s'y réimplanter. D'autres membres de la coalition ont suivi le même mouvement. Le journal de la télévision publique allemande ARD, Tagesschau indique que le camp de la Bundeswehr à Erbil a déjà été évacué, tandis que ses conseillers militaires pourraient poursuivre leur travail sous une autre forme. La France y participait depuis septembre 2014 à travers l'opération Chammal, volet français d'Inherent Resolve, avec des Rafale et des formateurs. Elle a payé un prix récent : l'adjudant-chef Arnaud Frion, du 7e bataillon de chasseurs alpins, a été tué dans une attaque de drone près d'Erbil dans la nuit du 12 au 13 mars 2026, selon franceinfo.
Le bilan humain américain de la mission reste modeste au regard de la guerre de 2003. Selon le quotidien émirien The National, Inherent Resolve a coûté la vie à 123 militaires américains et fait 499 blessés, quand la coalition estime avoir tué plus de 80 000 combattants de l'État islamique. Ces chiffres n'avaient pas été confirmés par un bilan officiel du Pentagone au moment de la publication.
Deux décennies de présence américaine
Pour mesurer ce que représente ce 30 septembre, il faut remonter à mars 2003. L'invasion décidée par George W. Bush pour renverser Saddam Hussein, au nom d'armes de destruction massive qui n'ont jamais été trouvées, ouvre une occupation longue et meurtrière. Au plus fort de l'engagement, en 2007, entre 160 000 et 170 000 soldats américains sont déployés dans le pays selon les décomptes. Près de 4 500 militaires américains et 179 britanniques y perdent la vie, selon la BBC, et le projet Iraq Body Count documente entre 200 000 et 226 000 civils tués par la violence depuis 2003.
Les troupes de combat américaines quittent l'Irak fin 2011 sous Barack Obama. Le retour intervient moins de trois ans plus tard. En juin 2014, l'État islamique s'empare de Mossoul, la deuxième ville du pays, face à une armée irakienne qui se débande. Le groupe contrôle alors près d'un tiers du territoire. Washington monte une coalition internationale, Bagdad proclame la défaite militaire du « califat » en 2017, puis les forces étrangères restent pour empêcher sa résurgence.
Ce précédent pèse sur tous les commentaires du jour. « La leçon des deux dernières décennies, c'est que les vides sécuritaires peuvent être extrêmement dangereux », résume l'analyste irakien Jassim al-Bahadli, conseiller des forces de sécurité, cité par Reuters. La différence avec 2011 tient à l'état de l'adversaire : le dernier rapport stratégique du secrétaire général de l'ONU sur l'État islamique, présenté au Conseil de sécurité en août, décrit en Irak un groupe « au plus bas », dont les effectifs se comptent en quelques centaines.
L'Iran et ses milices, grands bénéficiaires
Le départ intervient dans un contexte que les négociateurs de 2024 n'avaient pas prévu. Depuis les frappes américano-israéliennes sur l'Iran du 28 février 2026, l'Irak est redevenu un champ de bataille indirect. Selon Reuters, sur les 18 militaires américains recensés comme morts depuis le lancement de l'opération « Epic Fury », sept l'ont été en Irak. Six d'entre eux ont toutefois péri le 12 mars dans l'écrasement d'un ravitailleur KC-135 au-dessus de l'espace aérien irakien, et non sous le feu ennemi, le septième lors de la destruction contrôlée d'un drone près d'Erbil en juillet. Au pic de la campagne de bombardements contre l'Iran, la base d'Erbil essuyait jusqu'à 28 drones et missiles par jour, rapporte la BBC, et le ministère kurde des Peshmergas recense plus de 1 000 attaques de drones et de missiles balistiques contre la région depuis fin février.
Téhéran présente le retrait comme une victoire de son « axe de la résistance ». « L'Iran salue le retrait des troupes américaines d'Irak et le soutiendra sans aucun doute », a déclaré le vice-président de la commission de sécurité nationale du Parlement iranien, Amir Hayat Moqaddam. Côté irakien, Abou Mojtaba al-Yasiri, commandant de la Résistance islamique en Irak, parle d'une « défaite écrasante du projet américain ». Pour l'analyste Ahmed Younis, interrogé par Reuters, les groupes alliés à Téhéran pourraient chercher à étendre leur rôle « dans la définition des politiques de l'État » et à consolider leur présence dans les institutions.
Le gouvernement Zaidi comptait sur ce départ pour priver les factions armées de leur principal argument. Il avait fixé au 30 septembre la date limite de remise de leurs armes. L'échéance a glissé : selon The National, elle est désormais repoussée à juin 2027, avec une première période de 90 jours durant laquelle les milices devraient cesser leurs attaques. Les Kataeb Hezbollah, l'une des plus puissantes, affirment n'être liées « par aucun calendrier » tant que Bagdad n'a pas répondu à leurs conditions, qui incluent la fin de « l'ingérence politique et économique » américaine.
Le Kurdistan et le ciel irakien, points faibles
L'inquiétude la plus vive vient d'Erbil. Avec les soldats américains partent leurs systèmes de défense aérienne, qui ont intercepté des missiles balistiques et des drones iraniens pendant la guerre. « Laisser la région du Kurdistan sans lui fournir aucun système de défense est un motif d'inquiétude », a déclaré le Premier ministre du gouvernement régional, Masrour Barzani. Le commandant peshmerga Sirwan Barzani va plus loin : « Nous n'avons aucun moyen de protéger le ciel du Kurdistan », a-t-il confié à l'AFP, tout en assurant que ses forces restaient prêtes.
Le même responsable affirme avoir observé, depuis plus de deux semaines, des mouvements de cellules dormantes de l'État islamique, encouragées par l'annonce du départ. Des responsables irakiens de la sécurité ont indiqué à Reuters qu'une cellule préparait des attentats-suicides pour coïncider avec le retrait. Le colonel Khalid al-Bayati, à Kirkouk, estime que le groupe cherche à montrer qu'il reste « capable de lancer des attaques sanglantes ».
Bagdad affiche sa confiance. Le commandant de l'armée de l'air, le général Khalid al-Tamimi, assure qu'aucune force de la coalition n'a mené de mission à l'intérieur du pays depuis le début de 2026, que des drones irakiens ont pris le relais pour la reconnaissance et que la flotte de F-16 est désormais entretenue sans aide extérieure. Reste la défense antiaérienne, que le porte-parole militaire Sabah al-Numan dit sur le point d'être acquise auprès de la Corée du Sud, de la Turquie et des États-Unis. Hassan Barari, professeur de relations internationales à l'université de Jordanie, juge « peu probable » que l'État irakien puisse aujourd'hui protéger seul son espace aérien.
Analyse : une souveraineté à construire, pas à proclamer
Le retrait américain referme un cycle ouvert en 2003, mais il ne règle aucune des trois questions qui structurent la sécurité irakienne. La première est la coexistence d'une armée nationale et de factions armées plus loyales à Téhéran qu'à Bagdad. Le report de leur désarmement à juin 2027 montre que le gouvernement n'a pas les moyens de l'imposer, et qu'il parie sur la négociation. La deuxième est la relation entre Bagdad et Erbil : le Kurdistan perd le parapluie qui le protégeait des frappes iraniennes, alors que ses peshmergas n'ont pas d'équivalent aérien.
La troisième tient au double jeu imposé à l'Irak, qui entretient, comme le relève Reuters, des alliances politiques et militaires à la fois avec Washington et Téhéran. Or la guerre n'est pas close. Le mémorandum signé le 17 juin par Donald Trump et Massoud Pezeshkian devait ouvrir soixante jours de négociations vers un accord final, mais les frappes ont repris en juillet puis en septembre, et les pourparlers indirects menés via le Qatar en marge de l'Assemblée générale de l'ONU butent encore sur leur ordre du jour, selon Al Jazeera. Tant que ce conflit reste ouvert, Bagdad demeure exposé aux deux camps. « Les Iraniens maintiennent leur intérêt pour l'Irak et les États-Unis perdent le leur », observe Michael Knights, du Washington Institute, cité par The National.
Le succès du retrait se jugera donc moins à la cérémonie d'Erbil qu'aux mois qui viennent. Comme le résume un enseignant de Bagdad interrogé par Reuters, les Irakiens jugeront cette décision « sur une seule chose : la stabilité de la sécurité dans les années à venir ». Le précédent de 2014, quand Mossoul est tombée trois ans après le premier départ américain, reste dans toutes les mémoires.



