Les États-Unis ont mené dans la nuit de mardi à mercredi une salve de frappes contre plus de 80 cibles en Iran, en riposte à des attaques visant trois navires commerciaux dans le détroit d'Ormuz. Téhéran a répliqué en visant des bases américaines au Koweït et à Bahreïn. Depuis Ankara, Donald Trump a déclaré le cessez-le-feu du 17 juin «terminé», ravivant le risque d'un embrasement régional.
Une nuit de frappes croisées entre Washington et Téhéran
Le Commandement central américain (CENTCOM) a annoncé avoir lancé mardi une «série de frappes puissantes» contre l'Iran, ciblant plus de 80 objectifs. Selon son communiqué publié sur X, les forces américaines ont visé des systèmes de défense antiaérienne, des réseaux de commandement et de surveillance, des sites de radars côtiers, des capacités de missiles antinavires ainsi que plus de 60 petites embarcations du Corps des Gardiens de la révolution islamique (IRGC) dans le détroit d'Ormuz et à proximité. Le CENTCOM a présenté l'opération comme une réponse aux attaques iraniennes contre trois navires commerciaux, qualifiant l'action de Téhéran d'«injustifiée, dangereuse» et de «violation flagrante du cessez-le-feu».
Peu après l'annonce, les médias d'État iraniens ont fait état d'une série d'explosions près du détroit. Selon la chaîne IRIB, six détonations ont été entendues sur l'île de Qeshm, sept dans la ville de Sirik, et d'autres dans le grand port de Bandar Abbas, dans le sud du pays. L'agence Mehr a également rapporté des explosions à Bouchehr, ville portuaire qui abrite la seule centrale nucléaire civile d'Iran et se trouve au large de l'île de Kharg, terminal par lequel transite en temps normal 90% du brut iranien. Selon l'agence gouvernementale Irna, un membre de la marine des Gardiens de la révolution, Mohammad Reza Khazini, a été tué par des éclats à Mahshahr, port proche de la frontière irakienne.
Le détroit d'Ormuz, détonateur de l'escalade
Au cœur de cette flambée se trouve le détroit d'Ormuz, passage stratégique par lequel transite une part majeure du commerce pétrolier mondial. Selon l'agence britannique de sécurité maritime UKMTO, trois navires y ont été frappés en vingt-quatre heures. Le Qatar et l'Arabie saoudite ont imputé deux de ces attaques à l'Iran. L'un des pétroliers touchés naviguait au large des côtes omanaises lorsqu'il a pris feu, tandis que les deux autres bâtiments ont subi des dommages limités, sans faire de blessés, avant de poursuivre leur route, a précisé l'UKMTO.
Ces incidents ont fragilisé le protocole d'accord signé le 17 juin, censé mettre fin à la guerre déclenchée le 28 février par l'offensive américano-israélienne contre l'Iran, et rouvrir la circulation dans le détroit. En représailles aux tirs contre la navigation, Washington a rétabli ses sanctions sur le pétrole iranien et révoqué une licence autorisant sa vente dans le cadre de l'accord intérimaire. Le CENTCOM a justifié ses frappes par la volonté «d'imposer un lourd tribut à ceux qui ciblent la navigation commerciale» dans une voie internationale, ajoutant rester «positionné et prêt à amener l'Iran à rendre des comptes» lorsque l'accord n'est pas respecté.
Téhéran revendique des frappes sur les bases du Golfe
La riposte iranienne n'a pas tardé. Les Gardiens de la révolution ont annoncé mercredi, via la télévision d'État Irib, avoir frappé 85 installations sur des bases militaires américaines au Koweït et à Bahreïn, lors d'une «opération conjointe» de la marine et de la force aérospatiale de l'IRGC menée à l'aide de missiles et de drones. Le communiqué revendique également la destruction d'un drone MQ-9. L'armée iranienne a précisé avoir visé la base Cheikh Isa, à Bahreïn, où est stationnée la 5e flotte de l'US Navy, en réponse à «l'agression de l'ennemi américain» et à «la violation de l'accord».
À Bahreïn, les sirènes d'alerte aérienne ont retenti à plusieurs reprises, le ministère de l'Intérieur appelant la population à rejoindre les abris. Au Koweït, l'armée a indiqué que ses défenses aériennes «repoussaient des attaques menées par des missiles et des drones hostiles». Les deux monarchies, comme le Qatar, ont condamné les frappes iraniennes. Le ministère koweïtien a dénoncé des «attaques répétées et illicites», estimant qu'elles compromettaient les efforts de désescalade. Le Qatar, l'un des médiateurs des pourparlers, a plaidé pour «la voie du dialogue et de la diplomatie» et pour la préservation des acquis du protocole du 17 juin. De son côté, le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, a écrit sur X que «l'ère de l'intimidation et du chantage est révolue».
Trump déclare le cessez-le-feu «terminé» depuis Ankara
C'est depuis la Turquie, où il participait à un sommet de l'OTAN, que Donald Trump a réagi. Le président américain a affirmé mercredi à Ankara que le cessez-le-feu avec l'Iran était «terminé», qualifiant les dirigeants iraniens de «menteurs» et d'«ordures». «En ce qui me concerne, c'est terminé, c'est simplement une perte de temps de négocier avec eux», a-t-il déclaré, tout en laissant une porte entrouverte: ses émissaires Jared Kushner et Steve Witkoff «veulent négocier», mais «ils doivent revenir vers moi». Le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, a jugé les frappes américaines «absolument nécessaires», estimant «crucial que les États-Unis réagissent avec fermeté».
La concomitance entre l'escalade militaire et le sommet de l'Alliance atlantique n'est pas anodine. Elle place la crise irano-américaine au centre des discussions d'Ankara, alors que plusieurs capitales redoutent une reprise ouverte des hostilités. Le ministère iranien des Affaires étrangères a accusé Washington d'avoir violé «à plusieurs reprises» le mémorandum d'accord, prévenant qu'il prendrait «des mesures décisives pour protéger ses intérêts et sa sécurité nationale». Le commandement militaire iranien a averti qu'il «répondra de façon décisive» et exclu toute «ingérence» dans la gestion du détroit d'Ormuz.
Marchés pétroliers sous tension et risque d'inflation
Sur le plan économique, le regain de tensions s'est immédiatement traduit sur les marchés. Le baril de Brent de la mer du Nord gagnait mercredi 3,16% à 76,50 dollars, tandis que le West Texas Intermediate américain progressait de 3,14% à 72,65 dollars. Les Bourses européennes reculaient dans les premiers échanges, Paris cédant 0,79%, Francfort 1,02%, Londres 0,67% et Milan 0,49%. La hausse du brut ravive les craintes d'inflation. Selon Ipek Ozkardeskaya, analyste chez Swissquote Bank citée par Le Temps, les investisseurs pourraient «revoir à la hausse leurs anticipations» sur un resserrement monétaire des banques centrales. Le taux d'emprunt allemand à dix ans, référence en Europe, repassait au-dessus du seuil de 3%.
Cette réaction illustre la sensibilité des économies à toute perturbation autour d'Ormuz. Une fermeture, même partielle ou temporaire, du détroit renchérirait mécaniquement l'énergie et pèserait sur des économies déjà confrontées à des taux élevés. Le message des marchés est clair: la prime de risque géopolitique au Moyen-Orient est de retour, à peine trois semaines après un accord censé l'avoir dissipée.
Une escalade sur fond de funérailles nationales
Cette montée des tensions survient alors que l'Iran organise depuis samedi six jours de funérailles nationales pour son guide suprême, Ali Khamenei, tué le 28 février au premier jour de la guerre déclenchée par l'offensive israélo-américaine. Mercredi, la foule a envahi les rues de Najaf, dans le sud de l'Irak, pour accompagner le cortège funéraire, avant une étape à Kerbala, deux hauts lieux du chiisme. Les autorités irakiennes, proches de Téhéran, ont décrété une journée fériée et déployé un important dispositif de sécurité. Le général Esmaïl Qaani, chef de la force Qods, la branche des opérations extérieures des Gardiens, était présent. L'inhumation est prévue jeudi à Mashhad, ville natale de l'ayatollah, dans le nord-est de l'Iran.
La séquence de cette semaine, attaques iraniennes contre des navires suivies de frappes de représailles américaines, reproduit un enchaînement déjà observé à la fin du mois dernier. Ce caractère cyclique nourrit le doute sur la solidité du protocole du 17 juin: chaque incident dans le détroit d'Ormuz menace de rouvrir un conflit que l'accord n'a fait que suspendre. En déclarant le cessez-le-feu «terminé» tout en maintenant ses négociateurs en réserve, Donald Trump laisse la crise dans une zone grise, entre reprise assumée des hostilités et pression maximale sur Téhéran.



