Une championne d'échecs pressentie pour un rôle d'État
Le Premier ministre hongrois Péter Magyar a annoncé, dimanche 19 juillet 2026 sur Facebook, qu'il proposait la grande maître d'échecs Judit Polgár pour la présidence de la République. Selon Euronews, le chef du gouvernement prévoyait de rencontrer la joueuse lundi 20 juillet afin de lui demander si elle acceptait d'occuper la fonction jusqu'à l'adoption d'une nouvelle Constitution. « Notre pays a besoin d'unité, de paix et d'un président dont tous les Hongrois puissent être fiers », a écrit Péter Magyar, qui décrit la présidence comme « le service le plus élevé », et non comme une profession.
La proposition intervient au lendemain d'un changement constitutionnel qui a mis fin, par anticipation, au mandat du président sortant Tamás Sulyok. Elle marque une étape de plus dans la recomposition des institutions hongroises engagée depuis la victoire de Péter Magyar au printemps.
Un poste vacant après une réforme constitutionnelle contestée
La vacance résulte du 17e amendement à la Loi fondamentale, voté par le Parlement le 13 juillet 2026 par 139 voix contre 6, selon Euronews et Al Jazeera. Le scrutin a été strictement partisan : les 139 voix favorables sont celles des élus du Tisza, la formation de Péter Magyar, et les six voix hostiles celles du parti d'extrême droite Mi Hazánk. Le texte met un terme au mandat de Tamás Sulyok, nommé sous l'ère de Viktor Orbán, et ouvre la voie à l'élection d'un nouveau chef de l'État par les députés. Tamás Sulyok a signé la réforme le 18 juillet, tout en la dénonçant publiquement comme un « exemple grave et honteux d'abus du pouvoir politique ».
À la fin du mandat, la présidente de l'Assemblée nationale, Ágnes Forsthoffer, assure l'intérim de la fonction. Les sources divergent sur le calendrier : Reuters évoque une élection à brève échéance, de l'ordre d'un mois, tandis qu'Euronews indique que l'intérim peut courir jusqu'à l'entrée en vigueur d'une nouvelle Constitution. Péter Magyar a présenté sa proposition comme valable « jusqu'à l'adoption de la nouvelle Constitution ». Le parti Tisza y détient une majorité des deux tiers, ce qui lui permet à la fois de réviser la Constitution et de faire élire son candidat. Reuters rappelle que la présidence hongroise est une fonction « largement cérémonielle », le pouvoir exécutif restant entre les mains du gouvernement. L'amendement du 13 juillet comporte aussi d'autres mesures, dont une limite de douze ans pour les mandats parlementaires et un âge de départ à la retraite fixé à 70 ans pour les juges de la Cour constitutionnelle.
Judit Polgár, un parcours hors norme
Judit Polgár, 49 ans, est considérée comme la meilleure joueuse d'échecs de l'histoire. Devenue grande maître à 15 ans et 4 mois en 1991, elle avait alors battu le record de précocité détenu jusque-là par l'ancien champion du monde Bobby Fischer. Elle demeure la seule femme à avoir franchi la barre des 2700 points Elo, seuil associé aux joueurs d'élite. Son classement a culminé à la 8e place mondiale, tous joueurs confondus, en 2004, pour un pic de 2735 points en 2005.
Pendant plus de vingt-six ans, jusqu'à son retrait de la compétition en 2014, elle a occupé la première place du classement féminin mondial. Au cours de sa carrière, elle a battu de nombreux champions du monde en titre. Son parcours a récemment fait l'objet d'un documentaire, « La reine des échecs ». Jusqu'ici, Judit Polgár n'avait jamais accepté d'engagement politique, ce que souligne Péter Magyar : selon lui, la reconnaissance dont elle jouit tient « à son talent hors norme, à son travail et à son intégrité », et non à des attaches partisanes.
Un choix politique et symbolique
En avançant le nom d'une figure sans étiquette, Péter Magyar cherche à présenter la future présidence comme un point de rassemblement au-dessus des partis. Le Premier ministre avait publié début juillet une photographie le montrant en train de jouer aux échecs avec Judit Polgár, alimentant les spéculations sur cette candidature. Dimanche, seize personnalités des mondes scientifique, culturel et sportif ont adressé une lettre à la présidente de l'Assemblée, Ágnes Forsthoffer, pour soutenir la candidature de la joueuse.
Ce choix comporte aussi une dimension symbolique. Issue d'une famille juive hongroise, Judit Polgár incarne une réussite reconnue bien au-delà des frontières nationales, un profil que le nouveau pouvoir met en avant pour tourner la page des seize années de gouvernement de Viktor Orbán. La démarche s'inscrit dans la promesse de campagne de Péter Magyar de remplacer les responsables installés sous l'ancien exécutif.
Une nomination jugée illégitime par l'opposition
La procédure fait toutefois débat. Pour ses détracteurs, dont des voix proches de l'ancien camp au pouvoir, écourter par amendement le mandat d'un président en exercice pour le remplacer fragilise la fonction et rend contestable la légitimité de son successeur. Le refus assumé de Tamás Sulyok, qui a signé le texte tout en le qualifiant d'abus de pouvoir, nourrit cette lecture. Des juristes cités par la presse hongroise y voient un précédent sensible pour l'État de droit.
Les partisans de la réforme répondent que le Parlement, élu au suffrage universel avec une large majorité, agit dans le cadre de ses prérogatives constitutionnelles pour défaire des nominations héritées d'un système qu'ils jugent verrouillé. Le débat oppose donc deux lectures, la régularité formelle du vote d'un côté, la contestation de son esprit de l'autre. À ce stade, aucune décision de justice n'a tranché la question.
Ce qui va suivre
La suite dépend d'abord de Judit Polgár, qui n'avait pas encore répondu publiquement à la proposition au moment de l'annonce. Sa réponse était attendue à l'issue de sa rencontre avec Péter Magyar. Si elle accepte, son élection par le Parlement paraît probable compte tenu de la majorité détenue par le Tisza, avec un scrutin attendu dans les semaines à venir. Une autre candidature a par ailleurs émergé, l'association Ügyvédkör ayant fait savoir qu'elle soutenait l'avocat Péter Bárándy. Au-delà des noms, ce choix constituera un test pour la manière dont le nouveau pouvoir entend exercer et présenter son autorité, entre volonté de rupture affichée et critiques sur les moyens employés.



