Un verdict attendu depuis près de six ans
Les Chambres spécialisées pour le Kosovo (KSC), qui siègent à La Haye, ont rendu mercredi 16 septembre 2026 leur jugement de première instance dans le procès le plus lourd jamais porté devant elles. Hashim Thaçi, ancien président du Kosovo et ancien chef politique de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK), a été condamné à 25 ans de prison pour crimes de guerre. Ses trois coaccusés, tous anciens cadres de la guérilla, écopent de peines comprises entre 13 et 25 ans, selon le jugement rendu public par le tribunal.
Le juge président Charles Smith III a retenu quatre chefs de crimes de guerre contre Thaçi, rapportent Balkan Insight et Euronews : détention arbitraire d'au moins 385 personnes, traitements cruels contre au moins 49, torture contre au moins 303 et meurtre de 96 personnes. Les faits couvrent la période d'avril 1998 à juin 1999, pendant et juste après le conflit qui a opposé l'UÇK aux forces serbes de Slobodan Milosevic.
Jakup Krasniqi, ancien porte-parole de l'UÇK et ancien président du Parlement, est condamné à 25 ans. Kadri Veseli, chef du renseignement de la guérilla pendant la guerre, à 18 ans. Rexhep Selimi, responsable de la police militaire de l'UÇK, à 13 ans. Les quatre hommes sont détenus à La Haye depuis novembre 2020 et cette période sera déduite des peines. Ils peuvent faire appel, ce que leurs avocats ont annoncé vouloir faire.
Ce que le tribunal a retenu, et ce qu'il a écarté
Le jugement ne valide pas l'intégralité de l'accusation. Les dix chefs de l'acte d'accusation comprenaient six chefs de crimes contre l'humanité et quatre chefs de crimes de guerre, précise le média albanais Exit. Sur les crimes contre l'humanité (persécution, emprisonnement, disparitions forcées, entre autres), les juges ont estimé que le Bureau du procureur spécialisé n'avait pas prouvé, au-delà du doute raisonnable, que les faits s'inscrivaient dans une attaque généralisée ou systématique dirigée contre une population civile, condition juridique de cette qualification. Les quatre accusés en sont donc acquittés.
Sur les crimes de guerre, en revanche, la chambre a conclu à l'existence d'une entreprise criminelle commune. Son objectif, selon le jugement : asseoir le contrôle de l'UÇK en visant ceux qui étaient perçus comme ses opposants. Étaient concernés des militants de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), le parti rival d'Ibrahim Rugova, des personnes soupçonnées de liens avec les autorités serbes, ainsi que des Serbes et des Roms. Certains détenus sont morts sous les coups de leurs gardiens, a déclaré le juge Smith en lisant le verdict.
La défense soutenait depuis le début du procès que l'UÇK n'avait pas de véritable chaîne de commandement et que les accusés ne contrôlaient pas les combattants de terrain. La chambre a rejeté cet argument. Elle a jugé que la direction politique de la guérilla, dirigée par Thaçi, exerçait une autorité étendue, qu'elle avait mis en place une police militaire, un service de renseignement et des unités spéciales, et qu'elle avait assuré l'impunité des auteurs de ces crimes en tant que politique délibérée, selon les mots du juge cités par Balkan Insight.
Un tribunal kosovar installé aux Pays-Bas
Les KSC ne sont ni un tribunal de l'ONU ni une juridiction de l'Union européenne. Elles font partie du système judiciaire du Kosovo : l'Assemblée de Pristina a voté leur création le 3 août 2015, sous la pression des partenaires occidentaux du pays, et elles sont devenues opérationnelles en 2017. Mais elles siègent à La Haye, avec des juges et des procureurs internationaux, parce que la capacité de la justice kosovare à juger d'anciens combattants de l'UÇK, tenus pour des libérateurs par une large part de la population, était mise en doute.
Cette architecture remonte au rapport du sénateur suisse Dick Marty, dont l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a adopté les conclusions le 25 janvier 2011 : il accusait des chefs de l'UÇK de crimes contre des prisonniers, y compris des allégations de trafic d'organes. Ces dernières n'ont pas été retenues dans l'acte d'accusation contre Thaçi et ses coaccusés. Le tribunal avait déjà condamné deux anciens membres de l'UÇK de rang inférieur, Salih Mustafa et Pjetër Shala.
Le procès, ouvert le 3 avril 2023, a duré plus de trois ans. Selon Exit, 134 témoins ont été entendus et le parquet avait requis jusqu'à 45 ans de prison pour chaque accusé. Le juge Smith a regretté un « climat d'intimidation des témoins » : certains ont menti ou modifié leurs déclarations à l'audience. Thaçi doit d'ailleurs comparaître dans un second procès, pour entrave à la justice, dans lequel le parquet a requis six ans, indique Euronews.
Colère à Pristina, satisfaction à Belgrade
Au Kosovo, la réaction a été unanime dans la classe politique. Le Premier ministre Albin Kurti a parlé d'une « injustice inacceptable » et demandé que le jugement soit « corrigé » en appel. La présidente par intérim Albulena Haxhiu l'a qualifié de « profondément choquant ». Le Parti démocratique du Kosovo (PDK), fondé par Thaçi après la guerre, a dénoncé un jugement fondé sur des éléments « fabriqués » par « la propagande serbe ».
Dans la rue, des milliers de personnes réunies à Pristina pour suivre l'audience sur écran géant se sont d'abord tues, puis une partie d'entre elles a marché vers le siège d'EULEX, la mission État de droit de l'UE, où des pierres ont été jetées, rapporte DW. À La Haye, la police néerlandaise a dispersé au canon à eau des manifestants qui voulaient marcher du Malieveld vers le tribunal, avec deux interpellations, selon Omroep West. En Albanie, le Premier ministre Edi Rama a publié un seul mot, « Marre » (« honte »).
À Belgrade, le ministre de l'Intérieur Ivica Dacic, qui dirige l'ancien parti de Milosevic, a salué la « confirmation » que l'UÇK était « une organisation criminelle et terroriste ». Le président Aleksandar Vucic a été plus mesuré, refusant toute « euphorie » et critiquant l'acquittement sur les crimes contre l'humanité. La commissaire européenne à l'Élargissement, Marta Kos, a rappelé sur X que le verdict portait « sur la responsabilité individuelle et la justice pour les victimes de toutes les communautés ».
Ce que le jugement dit, et ce qu'il ne dit pas
Le point que les réactions politiques escamotent est pourtant écrit noir sur blanc dans le verdict. Le juge Smith a insisté : cette affaire « ne porte pas sur la légitimité de l'Armée de libération du Kosovo », ni sur les crimes des forces serbes, « qui ont sans aucun doute été commis contre les Albanais du Kosovo ». Elle ne juge que des individus et des faits précis. Ni la lecture de Pristina (un procès contre la guerre de libération) ni celle de Belgrade (une condamnation de l'UÇK en tant que telle) ne correspond à ce que la chambre a effectivement tranché.
Reste que la sentence frappe l'homme qui a conduit la délégation kosovare à Rambouillet en 1999, proclamé l'indépendance en 2008 et gouverné le pays comme Premier ministre (2008-2014) puis comme président (2016-2020). L'appel, devant la chambre d'appel des KSC, prendra des mois. D'ici là, le verdict pèsera sur le dialogue entre Pristina et Belgrade, et sur la relation entre le Kosovo et les partenaires occidentaux qui ont voulu ce tribunal.



