Un échange « avions contre drones » resté lettre morte
Interrogé le 29 juin 2026 sur Polsat News, dans l'émission « Gość Wydarzeń », le ministre polonais de la Défense Władysław Kosiniak-Kamysz a justifié le gel des livraisons par le non-respect d'un accord par Kiev. « J'ai proposé ce que je crois être une approche très équitable, fondée sur le partenariat : des MiG en échange de drones », a-t-il déclaré, cité par le Kyiv Independent. Selon lui, l'Ukraine a d'abord accepté avant de se rétracter : « Il n'y aura pas de MiG pour l'Ukraine parce qu'il n'y a pas de drones, ou de capacités de drones, pour la Pologne. » Kiev n'a pas réagi à ces déclarations.
Neuf appareils approuvés, aucun transféré depuis 2023
La Pologne avait confirmé en janvier 2026 l'approbation du transfert de jusqu'à neuf MiG-29, à mesure qu'elle retire du service ces chasseurs de conception soviétique au profit de F-16 et de F-35 américains. Fin 2025, l'état-major polonais évoquait des discussions portant sur six à huit appareils, rapporte Meduza. Début juin, des responsables polonais avaient déjà indiqué que le transfert butait sur des négociations non abouties autour des technologies militaires ukrainiennes. Varsovie avait pourtant été, au printemps 2023, le premier pays à fournir des avions de combat à Kiev, avec quatorze MiG-29 livrés après le déclenchement de l'invasion russe de février 2022.
Pourquoi Varsovie convoite l'expertise des drones ukrainiens
La logique du troc en dit long sur l'évolution du rapport de force technologique. Membre de l'OTAN engagé dans une modernisation accélérée, la Pologne aligne des appareils de quatrième et cinquième génération, mais pas le savoir-faire opérationnel que l'Ukraine a accumulé en trois ans de guerre de drones. En avril, le Premier ministre Donald Tusk affirmait que Kiev avait accepté de partager son expertise pour aider l'armée polonaise à se doter d'une flotte de drones moderne. « Ils sont vraiment très bons à cela. Ils avaient accepté de le faire, mais se sont ensuite retirés de ces arrangements », a regretté le ministre de la Défense. Le MiG, relique de la guerre froide, devenait ainsi la monnaie d'échange d'une capacité d'avenir : l'invasion a inversé la hiérarchie habituelle entre le fournisseur d'armes occidental et son bénéficiaire.
La mémoire de Volhynie en arrière-plan
Le gel des livraisons intervient sur fond de dégradation des relations entre Varsovie et Kiev. Le différend a été ravivé par la décision de l'Ukraine de baptiser une unité militaire en l'honneur de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), titre honorifique décerné en mai par le président Volodymyr Zelensky. Si l'Ukraine retient surtout de l'UPA sa résistance à la domination soviétique, la Pologne lui associe d'abord les massacres de Volhynie de 1943-1944, qui firent des dizaines de milliers de victimes civiles polonaises dans l'ouest de l'actuelle Ukraine, alors sous occupation nazie. Ce contentieux mémoriel, longtemps contenu, ressurgit au pire moment pour la coopération militaire entre les deux voisins.
« Avec Bandera, pas d'Union européenne »
Commentant cette polémique, Kosiniak-Kamysz a prévenu que l'Ukraine rencontrerait de « sérieuses difficultés » à rejoindre l'UE si elle célèbre des groupes tels que l'UPA et l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN). « Avec Bandera, l'Ukraine n'entrera pas dans l'Union européenne », a-t-il lancé, en référence à Stepan Bandera, figure de l'aile radicale de l'OUN. D'après Meduza, le ministre a ajouté que « ceux qui sapent la coopération européenne ne peuvent figurer au panthéon des héros nationaux ». Le propos lie explicitement une question de défense à une exigence sur la politique mémorielle de Kiev, et place la candidature ukrainienne à l'UE dans la balance.
Une conditionnalité nouvelle entre alliés
Jusqu'ici, l'aide militaire occidentale à l'Ukraine relevait surtout d'une logique de don, justifiée par l'intérêt commun à contenir la Russie. En liant la cession de ses MiG à une contrepartie technologique précise, l'accès aux drones ukrainiens, la Pologne assume une approche donnant-donnant qui rapproche le soutien militaire d'un échange industriel classique. Cette conditionnalité pourrait faire école parmi les capitales qui financent depuis 2022 un effort de guerre coûteux et cherchent désormais un retour capacitaire tangible. Elle fragilise aussi le récit d'une solidarité inconditionnelle des alliés sur le flanc oriental de l'OTAN, à un moment où Moscou guette toute fissure dans le camp occidental.
Un retrait des MiG déjà programmé
Le contentieux se greffe sur un calendrier capacitaire déjà engagé. La Pologne a commandé des F-35 américains et reçoit des F-16 modernisés ainsi que des FA-50 sud-coréens, ce qui la conduit à retirer progressivement ses MiG-29, derniers chasseurs de conception soviétique de son inventaire. Les neuf appareils en jeu sont donc, pour Varsovie, des matériels en fin de vie dont la cession à Kiev avait surtout une valeur symbolique et politique. C'est précisément cette valeur de signal qui rend le blocage révélateur : ce ne sont pas les avions en eux-mêmes qui pèsent, mais ce que leur rétention dit de l'état des relations entre les deux pays.
Un blocage qui dépasse la question des avions
L'épisode montre la difficulté de séparer coopération de défense et contentieux historique entre deux pays confrontés à la même menace russe. Sur le plan capacitaire, l'enjeu reste mesuré : neuf MiG-29 vieillissants ne modifieraient pas l'équilibre du front. Mais le signal politique est lourd. En conditionnant une aide militaire à la fois à un transfert de technologie et à un différend mémoriel, Varsovie introduit une logique transactionnelle inédite entre alliés, là où la solidarité face à Moscou primait jusqu'ici. Faute de réaction de Kiev, le sort des appareils, comme celui de la coopération bilatérale sur les drones, reste suspendu.


