Ce que Poutine est allé faire sur Itouroup
Le Kremlin a diffusé jeudi une vidéo montrant le président russe sur Itouroup, l'une des quatre îles que le Japon revendique sous le nom de Territoires du Nord. Selon le service de presse de la présidence russe repris par Meduza, Vladimir Poutine y a visité le complexe de transformation de poisson Iasny, au village de Kitovoïé, où on lui a offert du caviar, ainsi que l'hôpital central du district des Kouriles et une école, avant de s'entretenir avec le gouverneur de la région de Sakhaline, Valeri Limarenko.
L'agence TASS rapporte un échange qui dit le registre choisi. Le gouverneur a assuré au président que la population, « même dans les endroits les plus reculés », dit « tout pour la victoire ». « Voilà le genre de gens que nous avons. Le code génétique d'un vainqueur », lui a répondu Vladimir Poutine, dans une formule qui rattache explicitement l'archipel à l'effort de guerre en Ukraine.
Le déplacement s'inscrivait dans une tournée d'Extrême-Orient. La veille, à Ioujno-Sakhalinsk, sur l'île de Sakhaline, le président russe avait supervisé des exercices de la flotte du Pacifique et présidé une réunion « sur la garantie de la sécurité des frontières orientales de la Russie », selon l'agence RIA Novosti. La séquence a donc enchaîné démonstration navale et visite civile sur un territoire contesté, deux jours avant la date anniversaire de la capitulation japonaise du 15 août 1945.
Il faut être précis sur le caractère inédit de la visite, que plusieurs dépêches ont résumé un peu vite. C'est la première fois que Vladimir Poutine se rend dans l'archipel, et la première venue d'un chef de l'État russe depuis celle de Dmitri Medvedev à Kounachir en novembre 2010. Medvedev, alors président, y était retourné à trois reprises comme Premier ministre, en 2012, 2015 et 2019, et son successeur Mikhaïl Michoustine s'y était rendu en 2021.
Tokyo durcit le ton et convoque l'ambassadeur
La réaction japonaise a été immédiate. « Cette visite heurte les sentiments du peuple japonais, elle est absolument inacceptable », a déclaré la Première ministre Sanae Takaichi, rappelant que Tokyo avait explicitement demandé à Moscou de renoncer à un déplacement présidentiel dans la zone. Selon elle, l'initiative a « exacerbé le ressentiment de l'opinion publique japonaise » et rendu plus difficile toute amélioration des relations « à moyen et long terme ».
Le ministre des Affaires étrangères Toshimitsu Motegi a repris la formulation juridique constante de Tokyo : les Territoires du Nord sont « une partie inhérente du territoire du Japon, tant sur le plan historique qu'au regard du droit international ». Il a convoqué dans la foulée l'ambassadeur de Russie au Japon, Nikolaï Nozdrev, pour une protestation vigoureuse, en l'avertissant que la visite aurait « un impact extrêmement négatif » sur la relation bilatérale, selon le communiqué du ministère.
L'ambassade de Russie à Tokyo a répondu que les îles étaient « une partie intégrante de la Fédération de Russie », que leur statut « ne fait pas l'objet de doutes » et que les déplacements du président russe sur son propre territoire ne sont pas une question à discuter avec des États étrangers. Interrogée sur le dossier, la porte-parole du secrétaire général de l'ONU, Shirin Yaseen, a renvoyé les deux capitales dos à dos en évoquant « une question bilatérale entre États membres », tout en appelant à la retenue et à éviter toute action susceptible d'aggraver les tensions.
Un contentieux de 1945 que rien n'a débloqué
Le différend remonte à la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'Union soviétique a déclaré la guerre au Japon le 8 août 1945, deux jours après le bombardement atomique d'Hiroshima. Un point est souvent escamoté dans les récits rapides : les débarquements soviétiques sur la chaîne des Kouriles ont commencé le 18 août, sur l'île de Choumchou, soit après l'annonce de la capitulation japonaise du 15 août, et les quatre îles méridionales n'ont été occupées qu'entre le 1er et le 5 septembre. Environ 17 000 habitants japonais de l'archipel ont ensuite été expulsés.
La suite est un empilement de textes qui n'ont jamais convergé. Par le traité de San Francisco de 1951, le Japon a renoncé à ses droits sur « les îles Kouriles », mais le texte ne définit ni le contour de cet ensemble ni l'État bénéficiaire de la renonciation. Tokyo soutient donc que les quatre îles méridionales, Etorofu, Kunashiri, Shikotan et le groupe des Habomai, n'ont jamais fait partie de la chaîne visée, position détaillée par le ministère japonais des Affaires étrangères. L'URSS, elle, a refusé de signer ce traité.
En 1956, la déclaration conjointe soviéto-japonaise du 19 octobre a mis fin à l'état de guerre et rétabli les relations diplomatiques. Son article 9 prévoyait la remise des Habomai et de Shikotan, les deux plus petites, une fois un traité de paix conclu. Contrairement à ce que laissent entendre certains résumés, ce n'est pas après coup que Tokyo a réclamé les quatre îles : la revendication portait déjà sur les quatre pendant la négociation, et c'est faute d'accord sur les deux plus grandes que la déclaration a été signée à la place d'un traité. Washington avait alors averti Tokyo qu'un renoncement à Etorofu et Kounachir pourrait lui coûter les Ryukyu. L'écart entre la remise de deux îles et l'exigence de quatre est resté le cœur du blocage.
Un verrou supplémentaire est apparu plus récemment, et il figure rarement dans les dépêches. La révision constitutionnelle russe de 2020 a inscrit à l'article 67 de la Loi fondamentale l'interdiction des actions visant à aliéner une partie du territoire national, hors opérations de délimitation ou de démarcation frontalière. Même une négociation aboutie se heurterait donc désormais à un obstacle de droit interne côté russe. En mars 2022, après l'alignement de Tokyo sur les sanctions occidentales, Moscou a rompu les discussions sur le traité de paix. Le Japon a répliqué dans son livre bleu diplomatique du 22 avril 2022, qui a qualifié les îles d'« occupées illégalement », un vocabulaire abandonné depuis 2003.
Pourquoi Moscou ne peut pas lâcher l'archipel
L'argument territorial masque un enjeu naval rarement explicité. Les détroits des Kouriles commandent les accès entre la mer d'Okhotsk et le Pacifique nord. Or cette mer sert depuis l'époque soviétique de sanctuaire à la composante océanique de la dissuasion russe, dont les sous-marins lanceurs d'engins basés à Viliouchinsk, sur la péninsule du Kamtchatka. Tenir les Kouriles, c'est tenir la porte de ce sanctuaire et contrôler la sortie de la flotte du Pacifique. Aucun dirigeant russe n'a de raison stratégique d'en céder la clé, quel que soit l'état des relations avec Tokyo. C'est ce qui rend la position japonaise structurellement perdante, indépendamment de l'argumentaire juridique.
La militarisation a suivi cette logique. « Les Kouriles ont été fortifiées avec des systèmes de défense côtière Bastion et des chasseurs Su-35. Ils donnent à la Russie des instruments de contrôle sur les voies maritimes de la région, ainsi qu'un levier face à la revendication japonaise », explique Yee Kuang Heng, professeur à l'École supérieure de politiques publiques de l'université de Tokyo, cité par l'AFP. Itouroup concentre l'essentiel de ce dispositif : les Bastion y ont été déployés en 2016, l'aérodrome d'Iasny, construit en 2014, accueille des Su-35 depuis 2018, et des systèmes antiaériens S-300V4 y ont été installés en 2020. Le même chercheur lit la visite de jeudi comme « un rappel des cartes » que détient Vladimir Poutine et l'expression de son irritation face aux sanctions japonaises.
L'archipel a aussi une valeur économique. Ses quelque 20 000 habitants, tous citoyens russes, vivent dans un climat rude, mais les îles disposent de gisements d'or et d'argent et de zones de pêche parmi les plus riches de la région.
Le Japon face à un front à trois
La visite tombe dans un contexte où Tokyo se perçoit comme pris en tenailles. Vladimir Poutine a jugé mercredi les sanctions japonaises injustifiées : « Le Japon a identifié la Russie comme l'une des principales sources de menace. Nous ne menaçons pas le Japon. Au contraire, c'est lui qui a des revendications territoriales contre notre pays. »
Le rapprochement militaire sino-russe est le premier facteur d'inquiétude japonais, et un épisode récent éclaire la visite de jeudi. La septième patrouille navale conjointe des deux pays, achevée le 29 juillet à Vladivostok, a franchi le détroit de Vries, celui-là même qui borde Itouroup, une première pour des navires chinois et russes naviguant ensemble. Marines et aviations des deux pays multiplient par ailleurs les exercices près de l'archipel nippon, provoquant des décollages sur alerte réguliers de la chasse japonaise.
Les deux autres côtés du triangle se sont durcis en quelques jours. Le 5 août, Kim Yo Jong, sœur du dirigeant nord-coréen, a dénoncé la « transformation en État de guerre » du Japon après le premier tir d'essai japonais d'un missile de croisière Tomahawk, en promettant des « options militaires additionnelles ». La veille, le livre blanc de la défense japonais publié le 4 août désignait la coordination croissante entre Pékin, Moscou et Pyongyang comme le principal facteur d'aggravation du risque sécuritaire, en citant notamment des patrouilles conjointes de bombardiers russes et chinois. Pyongyang fournit par ailleurs troupes et munitions d'artillerie à l'effort de guerre russe.
Ce triangle change la nature du dossier des Kouriles. Tant que le différend restait bilatéral, il pouvait faire l'objet d'un marchandage, comme l'avait tenté Shinzo Abe à partir de mai 2016 avec son plan de coopération économique en huit points, jusqu'à l'échec des discussions de 2018-2019. Adossé à une entente russo-chinoise et à la guerre en Ukraine, le contentieux devient un point d'appui dans une confrontation régionale plus large, où le territoire ne s'échange plus contre des investissements. La visite de jeudi n'ouvre donc aucune crise nouvelle. Elle enterre un peu plus l'hypothèse d'un traité de paix, quatre-vingts ans après les faits qu'il devait solder.



