Une délégation syrienne conduite par le ministre des Affaires étrangères Assaad al-Chaibani a rencontré dimanche 23 août en Jordanie des responsables israéliens emmenés par le chef du Mossad, Roman Gofman, sous médiation américaine. Selon l'agence officielle syrienne SANA, les discussions ont porté sur l'arrêt des frappes israéliennes et sur la relance d'un accord de sécurité gelé depuis février.
Une rencontre au niveau des services de renseignement
Selon SANA, citant une source diplomatique du ministère syrien des Affaires étrangères, la délégation de Damas comprenait, outre le chef de la diplomatie, les responsables du renseignement général et du renseignement militaire. Deux sources, l'une diplomatique et l'autre gouvernementale syrienne, ont indiqué à l'AFP que M. al-Chaibani avait rencontré le directeur du Mossad, Roman Gofman, entré en fonction le 2 juillet 2026 en remplacement de David Barnea. La composition des délégations dit l'objet réel de la rencontre. Il ne s'agit pas d'une négociation politique mais d'un exercice de déconfliction militaire, mené par ceux qui tiennent les canaux opérationnels.
Ces mêmes sources ont évoqué la création d'une « salle d'opérations spéciale » en Jordanie, placée sous supervision américaine, destinée à prévenir tout affrontement en Syrie. Le dispositif relève d'une logique de déconfliction éprouvée ailleurs dans la région, un canal permanent, un pays hôte tiers, et l'absence délibérée de reconnaissance politique mutuelle. Le gouvernement syrien a décrit la réunion comme la première entre les deux pays depuis plusieurs mois.
Ce que Damas pose comme conditions
La partie syrienne a fixé deux priorités immédiates, selon SANA, le retrait des forces israéliennes sur les positions qu'elles occupaient avant le renversement de Bachar el-Assad, le 8 décembre 2024, et le rétablissement intégral de l'accord de désengagement de 1974. Cet accord, conclu au lendemain de la guerre d'octobre 1973, avait instauré une zone de séparation démilitarisée sur le Golan, surveillée depuis par la Force des Nations unies chargée d'observer le désengagement (FNUOD). Israël y a envoyé ses troupes dans les jours qui ont suivi la chute d'Assad, Benjamin Netanyahou déclarant alors que l'accord de 1974 s'était « effondré ». Selon le Times of Israel, l'armée israélienne tient aujourd'hui neuf positions dans le sud syrien.
Damas a également réaffirmé que le plateau du Golan occupé était un territoire syrien, tout en jugeant prématurée toute discussion sur son statut final. Israël s'est emparé du Golan lors de la guerre de 1967 et l'a annexé en 1981, une annexion que seuls les États-Unis ont reconnue, par une proclamation signée en mars 2019.
Sur le volet militaire, la délégation syrienne a rejeté « tout arrangement ou mécanisme qui restreindrait » son droit à reconstruire son armée et à choisir ses alliances. C'est le point de friction central. La reconstruction d'une armée nationale est, pour le pouvoir issu de la chute d'Assad, la condition de sa propre consolidation intérieure, quand elle est pour Israël la menace à contenir.
Les lignes rouges israéliennes
Les médias israéliens ont qualifié les échanges de « positifs » tout en énumérant les conditions posées par leur délégation, empêcher toute activité militaire turque en Syrie, maintenir démilitarisé le versant syrien du Golan, garantir la sécurité de la communauté druze et interdire à l'armée syrienne l'acquisition de certains systèmes d'armes stratégiques. Un éventuel retrait israélien resterait, lui, conditionné à des « acquis diplomatiques ». Les versions divergent sur son périmètre, Al Jazeera évoquant les territoires syriens occupés par Israël, le Times of Israel les seules zones tampons investies depuis décembre 2024.
L'asymétrie est frappante. Damas demande un retour au statu quo ante fondé sur un texte de 1974 ; Israël propose un échange dans lequel le retrait devient une monnaie, non une obligation. Selon Al Jazeera, Israël a mené des centaines de frappes en Syrie depuis la chute du régime.
La Turquie, absente de la table et au cœur du sujet
Le déclencheur de cette reprise de contact n'est pas syrien mais turc. Dans la nuit du 17 au 18 août, l'aviation israélienne a frappé à huit reprises la piste de la base aérienne d'Abou Douhour, dans la province d'Idleb, sans faire de victime. Israël a affirmé vouloir empêcher l'installation d'un radar et d'un système de défense antiaérienne servis par des militaires turcs. Les récits divergent sur ce qui s'est réellement passé sur le site, le quotidien turc Hürriyet rapportant qu'Ankara a démenti toute visite, quand le Washington Post écrit, sur la foi de responsables syriens, que les frappes ont suivi de quelques heures le passage d'une délégation turque. Damas et Ankara s'accordent en revanche pour nier tout déploiement de troupes.
Tom Barrack, ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie et l'Irak, a qualifié cette frappe d'« escalade inutile qui ne fait pas avancer la stabilité régionale ». Les discussions de dimanche ont aussi porté, selon SANA, sur les moyens de rapprocher les points de vue israélien et turc et d'éviter que leur rivalité ne se reporte sur le sol syrien. C'est le déplacement notable de ce dossier. Le risque principal n'est plus une confrontation frontalière classique entre Israël et la Syrie, mais l'usage du territoire syrien comme terrain d'affrontement indirect entre deux puissances régionales qu'aucun accord ne lie.
Un processus gelé depuis l'hiver
Ces pourparlers ne partent pas de zéro. Les deux pays étaient convenus le 6 janvier, à l'issue de discussions tenues à Paris sous l'égide de M. Barrack, d'une cellule de communication dédiée destinée à coordonner le partage du renseignement et la désescalade militaire. M. al-Chaibani a déclaré à Reuters que les deux camps s'étaient entendus sur le papier sur « presque tout » au début de l'année, y compris des zones de sécurité dans le sud syrien et une zone tampon où seules des forces des Nations unies seraient présentes. Les négociations ont ensuite été suspendues fin février, au déclenchement de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran, sans date de reprise.
Le ministre syrien a également dit à Reuters que Damas ne faisait pas confiance à Israël mais que la porte de la diplomatie restait ouverte, et que la Syrie avait rompu tout contact après la frappe sur Abou Douhour. Le bureau du Premier ministre israélien n'a pas répondu à une demande de commentaire de l'agence.
Une désescalade qui reste à démontrer
Pour Hassan Mneimneh, analyste politique et chercheur au Middle East Institute interrogé par Al Jazeera, ce cycle a peu de chances de faire baisser la tension. Il estime au contraire que, la Syrie ayant montré son souhait d'un apaisement, Israël présentera de nouvelles exigences, portant notamment sur toute extension de la présence turque. Selon lui, Damas craint surtout que le pays ne devienne un champ de bataille et que ce conflit n'empêche la consolidation d'un pouvoir après la chute d'Assad.
Washington cherche depuis plus d'un an à obtenir un accord de sécurité entre Israël et le gouvernement du président syrien Ahmad al-Charaa, à la tête du pays depuis janvier 2025. La rencontre de dimanche rétablit un canal, ce qui n'est pas rien après une rupture. Elle ne dit rien, en revanche, de la question qui commande tout le reste, la disposition d'Israël à rendre du terrain.
Sources principales : Al Jazeera, Reuters via Al-Monitor, Times of Israel, Hurriyet Daily News.



