Une phrase lancée en meeting, puis relativisée
Le président américain s'exprimait vendredi 14 août au centre de formation de la police du comté de Nassau, à Garden City, dans l'État de New York, lors d'un meeting de soutien au candidat républicain Bruce Blakeman. « Après que nous aurons fini de battre l'Iran, qui est en train d'être très sévèrement battu, je déclarerai bientôt le détroit d'Ormuz territoire des États-Unis », a-t-il lancé selon The Guardian, avant d'ajouter « c'est vrai ». Il a justifié la formule par le rapport de force naval : « Nous avons le blocus. Aucun navire ne passe sans que nous le voulions. »
La Maison-Blanche a rapidement relativisé. Un haut responsable a indiqué au Wall Street Journal que le président n'avait jamais évoqué une telle mesure avec ses conseillers et qu'il plaisantait. La mise au point ne referme pas le dossier pour autant. Quelques jours plus tôt, Donald Trump avait affirmé sur Truth Social que Washington exerçait un « contrôle total » sur le détroit, ajoutant qu'il comptait « le garder ». La sortie de vendredi prolonge une position déjà exprimée, ce qui explique qu'elle ait été prise au sérieux à Téhéran comme dans les capitales du Golfe.
Téhéran répond que le détroit « restera iranien »
La réplique est venue samedi de Kazem Gharibabadi, vice-ministre iranien des Affaires étrangères chargé des questions juridiques et internationales, sur X. « Le détroit d'Ormuz a été iranien, est iranien et restera iranien », a-t-il écrit, selon l'AFP, ajoutant que le passage ne serait ouvert et fermé que sur ordre de Téhéran. Dans une seconde formule rapportée par Reuters, il a visé la nature même de l'annonce : le détroit « ne peut être saisi par un tweet ou un porte-avions, en donnant un ordre ou en prononçant un discours de campagne ». L'Iran maintiendra son blocus tant que Washington n'aura pas accepté « la réalité de la défaite ».
Le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, a indiqué au média iranien Shahrara News que Téhéran n'avait pas décidé de reprendre les discussions avec les États-Unis. Les messages échangés via le Qatar et le Pakistan ne constituent pas des négociations, a-t-il précisé. Des discussions distinctes se tiennent avec Oman sur le tracé d'une route maritime à travers le détroit, mais Washington devra satisfaire les conditions iraniennes pour que le trafic reprenne.
Ce que dit réellement le droit de la mer
Les deux camps arrangent le droit à leur convenance. Les États-Unis soutiennent que le détroit relève du régime de passage en transit prévu par la convention des Nations unies sur le droit de la mer, qui garantit aux navires et aéronefs de tous les États une navigation continue que l'État côtier ne peut ni suspendre ni entraver. L'Iran soutient l'inverse : les eaux du détroit sont sa mer territoriale, seul s'y applique le passage inoffensif, plus restrictif, et Téhéran peut donc en réguler le trafic.
Aucun des deux n'a ratifié ce texte, mais leurs positions ne sont pas symétriques, comme le détaillent les juristes du droit de la mer. Washington ne l'a ni signé ni ratifié, tout en tenant le passage en transit pour du droit coutumier opposable à tous. Téhéran l'a signé en 1982 sans le ratifier et conteste ce point précis : le régime de transit serait un compromis d'ensemble réservé aux seuls États parties, et l'Iran se présente en « objecteur persistant », ayant refusé cette règle dès la négociation. Reste que la convention de 1958 sur la mer territoriale, celle que Téhéran invoque, interdit elle aussi de suspendre le passage dans un détroit international. Une fermeture totale est donc difficile à fonder, même sur la lecture iranienne. Et aucun régime, coutumier ou conventionnel, ne permet à un État tiers de s'approprier un détroit par déclaration.
Trois navires d'ADNOC visés en moins d'une semaine
Sur l'eau, l'escalade continue. Les Émirats arabes unis ont accusé samedi l'Iran d'avoir attaqué la veille un navire de la compagnie publique Abu Dhabi National Oil Company (ADNOC) alors qu'il traversait le détroit, selon l'agence de presse émiratie WAM. ADNOC n'a signalé aucun blessé et a décrit une situation maîtrisée. C'était le troisième incident visant des bâtiments du groupe en moins d'une semaine, après deux navires touchés jeudi soir, attribués eux aussi à Téhéran par Abou Dhabi.
La réponse émiratie mesure l'embarras des monarchies du Golfe, alliées de Washington mais exposées les premières. Anwar Gargash, conseiller diplomatique du président émirati, a écrit sur X que son pays défendrait ses droits en matière de liberté de navigation « tout en poursuivant la voie du dialogue et en privilégiant les options diplomatiques ». Le ministère émirati des Affaires étrangères a appelé l'Iran à cesser des attaques qu'il qualifie de non provoquées et à rouvrir totalement le passage. L'agence britannique UKMTO a par ailleurs signalé un vraquier touché à la coque par un projectile non identifié vendredi, sans pouvoir dire s'il s'agissait du même incident.
Le conflit déborde du détroit. Les Houthis, alliés de Téhéran au Yémen, ont tiré vendredi six missiles balistiques sur le port de Mocha, en mer Rouge, tuant quatre civils selon le gouvernement yéménite reconnu internationalement. La seconde route maritime des exportateurs du Golfe se trouve donc visée en même temps que la première.
Le prix à la pompe, point faible avant les midterms
Donald Trump a lui-même désigné sa vulnérabilité. Devant ses partisans, il a demandé aux Américains d'accepter de payer « un tout petit peu plus » à la pompe au nom de l'objectif affiché de la guerre, empêcher un « pays très malfaisant » d'obtenir l'arme nucléaire. « Je ne m'excuserai jamais. J'ai pris la bonne décision », a-t-il ajouté. Le gallon d'essence se vendait en moyenne 4,08 dollars vendredi, en hausse de 29 % sur un an selon des données de l'American Automobile Association citées par Reuters, dans un pays où il avait fait campagne sur la baisse des coûts de l'énergie.
Les marchés suivent le même mouvement. Le brut a pris un dollar le baril vendredi, le Brent s'acheminant vers une hausse hebdomadaire de 6 % et le WTI de 5,4 %. Le trafic, lui, reste résiduel : deux navires seulement ont franchi le détroit vendredi, sans cargaison de brut visible, selon la société de suivi maritime Kpler, contre plus de 130 par jour avant la guerre déclenchée le 28 février par les États-Unis et Israël. Le détroit acheminait alors environ un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié transportés par mer dans le monde. Les démocrates comptent faire des retombées du conflit un thème des élections de mi-mandat de novembre.
Un mémorandum de juin devenu lettre morte
Le fil diplomatique est ténu. Le mémorandum d'entente conclu en juin entre Washington et Téhéran prévoyait un passage sûr et gratuit des navires commerciaux pendant soixante jours, puis un dialogue entre l'Iran et Oman pour définir l'administration future du détroit et les services maritimes associés. Le délai est passé sans règlement, et l'Iran ambitionne désormais de percevoir des péages sur le trafic, une prérogative qu'il n'exerçait pas avant la guerre et à laquelle Washington s'oppose. « Nous n'avions pas de cessez-le-feu au départ que nous voudrions maintenant prolonger », a résumé Abbas Araghchi.
Les leviers économiques prennent le relais. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a annoncé de nouvelles mesures financières contre l'Iran pour la semaine à venir. Côté iranien, le président Masoud Pezeshkian impute l'inflation au blocus américain des ports et aux sanctions sur les exportations pétrolières, alors que les données officielles la situaient à 88,6 % en rythme annuel fin juin. Chacun tient sa position, et la déclaration de vendredi reste ce qu'elle est : une revendication sans effet juridique sur un passage que ni Washington ni Téhéran ne peut s'approprier.



