Le pilier avion de combat du système de combat aérien du futur (SCAF), lancé en 2017 par la France et l'Allemagne, a été officiellement abandonné début juin 2026, Paris et Berlin renonçant à un chasseur commun. Dans une analyse publiée le 13 juillet 2026, l'Institut de relations internationales et stratégiques (l'IRIS) parle d'un échec collectif des États et des industriels. L'institut identifie trois causes profondes et avance trois pistes pour sauver ce qui peut l'être. Retour sur les raisons d'un divorce qui engage la souveraineté militaire européenne pour les décennies à venir.
Un programme né en 2017, abandonné en 2026
Né d'un accord franco-allemand de 2017, rejoint par l'Espagne en 2019, le SCAF visait à remplacer à l'horizon 2040 le Rafale et l'Eurofighter par un avion de combat de nouvelle génération épaulé par des drones. Le projet associait Dassault Aviation, Airbus Defence and Space et l'espagnol Indra, avec un partage des tâches réparti entre les trois pays. Huit ans plus tard, les désaccords sur le pilotage industriel et sur le besoin militaire ont eu raison de l'ambition commune. Début juin 2026, la France et l'Allemagne ont acté la fin du projet de chasseur partagé, ce que l'IRIS résume par un échec collectif des États qui l'ont promu, ainsi que des industriels censés le mettre en œuvre.
Des États qui pensent industrie avant défense
Première cause avancée par l'institut, les gouvernements européens feraient passer les intérêts de leurs industriels avant ceux de leurs armées. L'IRIS rappelle que le Rafale et l'Eurofighter, conçus dans les années 1980 et livrés au début des années 2000, appartiennent à la quatrième génération, sans furtivité, alors que la sixième génération, fondée sur le combat collaboratif avec des drones, se dessine déjà. Le retard technologique européen risque donc de se creuser. Pour l'analyste, un avion pensé d'abord pour l'exportation n'est pas nécessairement celui dont les forces ont besoin, à savoir le meilleur appareil possible assorti d'une liberté d'action totale.
Berlin et Paris face à leurs contradictions
Deuxième cause, selon l'IRIS, les partenaires se seraient longtemps raconté des histoires. Les responsables allemands auraient accepté au départ des spécifications lourdes, l'emport d'un missile nucléaire ou la capacité d'appontage sur porte-avions, avant de les remettre en cause dix ans plus tard. L'institut cite l'ancien patron d'Airbus Tom Enders, pour qui l'industrie allemande ne saurait développer seule un avion de sixième génération dans un délai et un coût maîtrisés. Côté français, l'IRIS juge chimérique l'idée que Paris finance un programme strictement national. À titre de comparaison, l'institut rappelle que le programme Rafale a coûté plus de 50 milliards d'euros pour 178 appareils, et chiffre un programme national de sixième génération à près de cent milliards d'euros pour une centaine d'appareils disponibles à la fin des années 2040, soit environ un milliard d'euros par avion.
La leçon non tirée des guerres récentes
La troisième cause, présentée comme la plus lourde, tient au besoin opérationnel. D'après l'IRIS, les armées française et allemande n'auraient pas intégré les enseignements des guerres en Ukraine et en Iran, dont les spécifications du SCAF, datées de 2017, ne tiennent pas compte. Ces conflits ont montré la difficulté, pour des avions de quatrième génération, de percer des défenses antiaériennes denses, et ont rappelé le poids de la masse, du coût et de la vitesse de production. L'institut pose une question directe, un petit nombre d'appareils très coûteux garde-t-il un sens quand des drones bon marché frappent en profondeur avec des charges parfois plus lourdes que les missiles les plus performants.
Pour la France, le Rafale comme seul horizon
La conclusion vient de tomber, écrit l'IRIS, il n'y aura pas de changement de cap, et pour la France ce sera du Rafale pour seul horizon. L'institut y voit un risque pour l'innovation de défense et pour la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire. Le missile ASMPA-NG conserve aujourd'hui de bonnes chances de percer les défenses adverses, mais l'analyste plaide pour une arme allant plus loin et plus vite, ce qui suppose de dimensionner le futur avion en fonction du missile, et non l'inverse. L'IRIS regrette aussi la décision allemande de confier le développement de son cloud de combat à la société Helsing dans le cadre d'un appel d'offres réservé aux entreprises allemandes, un contrat évalué à près de 580 millions d'euros selon la presse.
Un rival européen déjà lancé
Pendant que le SCAF patine, un programme concurrent avance. Le GCAP, qui associe le Royaume-Uni, l'Italie et le Japon, vise une entrée en service autour de 2035, soit avant l'échéance affichée par le SCAF. Cette configuration nourrit une inquiétude, celle de voir l'Europe aligner deux avions de sixième génération concurrents pour un marché limité, au risque de diluer les budgets et les compétences. L'IRIS ne traite pas directement de ce programme, mais son constat sur la fragmentation de la demande européenne éclaire ce paradoxe, plusieurs coopérations parallèles là où les moyens plaideraient pour un effort resserré.
Trois voies de sortie proposées
Face au blocage, l'IRIS avance trois pistes. La première consiste à concentrer les efforts, à court terme, sur les drones de très longue portée et la défense antiaérienne et antimissile, en misant sur des start-up plutôt que sur les grands maîtres d'œuvre, et en coopérant avec des entreprises européennes et ukrainiennes. La deuxième propose un rapprochement avec le suédois Saab autour d'un futur chasseur équipé du moteur franco-allemand de Safran et MTU, des radars de Thales et des missiles de MBDA. La troisième invite à repenser la dissuasion aérienne, voire terrestre, en partant du missile et de sa tête plutôt que de l'avion porteur.
Ce que révèle le blocage
Au-delà du sort d'un programme, l'analyse de l'IRIS pointe une difficulté structurelle de la défense européenne, non pas un excès d'industriels, présenté comme une chance, mais une demande trop fragmentée faute d'accord entre États. L'institut estime que la France, l'Allemagne et l'Espagne ont eu raison de viser un projet commun, mais tort de le bâtir sur le partage industriel du juste retour sans faire évoluer le besoin militaire. Pour Dassault, la fin du SCAF toucherait aussi Safran, Thales, MBDA et leurs sous-traitants. L'enjeu dépasse donc l'aéronautique, il engage la capacité de l'Europe à décider ensemble de sa défense.



