Deux comptages incompatibles du même arsenal
L'information a été publiée le 4 août 2026 par CNN, puis reprise par Middle East Eye, l'agence bulgare Novinite et The Hill : selon plusieurs sources familières des évaluations internes du Pentagone, l'armée américaine aurait consommé près de 80 % de son stock d'intercepteurs THAAD et environ la moitié de ses missiles Patriot depuis le déclenchement de la guerre contre l'Iran, fin février. Des responsables militaires de haut rang y décrivent des réserves de munitions « dangereusement basses ». Selon ces mêmes sources, l'US Army aurait épuisé la quasi-totalité de ses missiles sol-sol de longue portée ATACMS et PrSM, et près de la moitié de son inventaire de Tomahawk.
Un autre décompte circule pourtant depuis fin juillet, et il ne dit pas la même chose. Dans une note publiée le 27 juillet, Mark Cancian et Chris Park, du Center for Strategic and International Studies (CSIS), estiment qu'il resterait entre 759 et 827 missiles Patriot des versions PAC-3 et PAC-3 MSE, soit environ un tiers du niveau d'avant-guerre, évalué à quelque 2 200 missiles avant le 28 février. Le site polonais Defence24, qui a détaillé ces travaux, retient pour sa part 760 intercepteurs restants contre 2 330 avant le conflit. Pour le THAAD, le CSIS part de 452 missiles avant la guerre et aboutit à une fourchette de 234 à 278, soit une baisse qu'il chiffre lui-même autour de 38 %.
Mis côte à côte, les deux jeux de chiffres ne se recoupent pas. Sur le Patriot, l'écart est supportable : le CSIS décrit une chute d'environ deux tiers, les sources de CNN parlent de moitié. Sur le THAAD, il devient franc : le think tank mesure une baisse de 38 à 48 % selon la borne retenue, là où CNN évoque quatre cinquièmes du stock. L'écart n'est pas anecdotique. Une réserve amputée de moitié se reconstitue en gérant les priorités ; une réserve amputée de 80 % impose des arbitrages immédiats sur les théâtres où l'on accepte encore de tirer. Aucune des deux séries n'est un document officiel : l'une repose sur une estimation extérieure fondée sur les livraisons connues, l'autre sur des rapports internes rapportés par des sources anonymes. Le Pentagone, lui, ne publie pas ses inventaires, et c'est cette opacité qui laisse coexister deux récits inconciliables sur le même arsenal.
Kiev paie la facture nuit après nuit
À Kiev, la question n'est plus statistique. Dans la nuit du 4 au 5 août, la Russie a lancé 115 drones, 24 missiles balistiques et quatre autres missiles identifiés comme des Zircon ou des Oniks sur la capitale ukrainienne et sa périphérie. Les forces ukrainiennes ont abattu ou neutralisé 98 drones. Aucun missile balistique n'a été intercepté. Le bilan, concordant sur l'ensemble des sources, s'établit à 17 morts et 44 blessés, dont huit personnes tuées sur le quai de la gare de Kvitneve, près de Kiev. Les frappes ont visé pour l'essentiel des entrepôts d'entreprises civiles, des infrastructures logistiques et un site ferroviaire.
« Les intercepteurs antibalistiques sont ce qui aurait pu sauver la vie de ceux qui ont été tués aujourd'hui », a écrit Volodymyr Zelensky, qui lie désormais explicitement les délais de livraison aux pertes civiles. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, sur 27 missiles balistiques tirés, un seul avait été intercepté, faute de munitions pour les Patriot. Le président ukrainien a passé la journée du 5 août au téléphone avec le secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte et le ministre britannique de la Défense Wes Streeting pour chercher d'autres fournisseurs.
La mécanique est arithmétique. Le Patriot reste le seul système de l'inventaire ukrainien capable d'intercepter de façon fiable un missile balistique russe. La doctrine d'emploi prévoit deux intercepteurs PAC-3 MSE par cible balistique, jusqu'à quatre selon les paramètres de la trajectoire, et l'enveloppe d'engagement antibalistique reste étroite, ce qui oblige à choisir ce que l'on couvre. En face, la Russie tire entre 20 et 30 missiles balistiques à chaque frappe de grande ampleur, selon les décomptes de la BBC. L'Ukraine possède un nombre non divulgué de batteries, mais ce sont les munitions qui manquent. L'ancien officier de renseignement ukrainien Ivan Stupak résume la situation à la BBC : « Imaginez que vous possédiez une Lamborghini sans carburant. » Il ajoute une inquiétude qui n'existait pas il y a un an : sans munitions, les batteries elles-mêmes deviennent des cibles prioritaires qu'il faut déplacer ou dissimuler.
Washington dément, la cadence de production reste lente
L'administration américaine conteste frontalement le tableau. Le porte-parole du Pentagone Sean Parnell affirme que l'armée américaine « dispose de tout ce dont elle a besoin pour agir au moment et à l'endroit choisis par le président ». La porte-parole de la Maison-Blanche Anna Kelly assure que les forces disposent de « plus qu'assez de munitions et de stocks ». Donald Trump a démenti toute diminution de ses arsenaux et dénoncé des affirmations « traîtresses » de la presse. Le ministre de la Défense Pete Hegseth a répondu au rapport de CNN par un « NOT TRUE » sur X, après avoir qualifié le sujet devant la presse d'histoire « fabriquée » par les médias.
Ces démentis coexistent mal avec le reste du dossier, à commencer par les propres déclarations de Hegseth. Devant la commission des forces armées du Sénat, le 30 avril, il estimait qu'il faudrait « des mois et des années » pour reconstituer les stocks de munitions consommés en Iran. Le budget dit la même chose : la rallonge exceptionnelle transmise au Congrès en juin s'élève à 87,6 milliards de dollars, dont 67,1 milliards pour le Pentagone, dont 21 milliards consacrés aux seules munitions. La demande budgétaire pour l'exercice 2027 y ajoute 95 milliards de dollars d'acquisition et de recherche pour les programmes de missiles et de munitions. Le Congrès a par ailleurs autorisé les armées à sortir du cadre des contrats annuels au profit d'achats pluriannuels, et le département de la Défense recourt à des « Undefinitised Contract Actions », un dispositif qui permet aux industriels de lancer une production avant que le contrat ne soit finalisé. On ne déploie pas cet arsenal budgétaire et juridique pour un stock intact.
Les cadences, elles, ne se démentent pas. Les sources citées par CNN évoquent une production d'environ 15 Tomahawk et 20 intercepteurs Patriot par mois. Le CSIS estime qu'il faudra au moins trois ans pour ramener les stocks de THAAD à leur niveau d'avant-guerre, et Defence24 situe entre 2028 et 2030 la montée en puissance réelle des livraisons de PAC-3 MSE. Certaines munitions moins complexes, comme les PrSM ou les JASSM, pourraient revenir à leur niveau d'avant-guerre d'ici mi-2027. Les intercepteurs les plus sophistiqués, non. Ce décalage entre le rythme des tirs et celui des chaînes de production est le vrai sujet, indépendamment de savoir si le stock restant est de 20 % ou de 50 %.
L'usine Patriot ukrainienne, une solution en trompe-l'œil
Kiev réclame depuis près de deux ans l'autorisation de fabriquer elle-même des intercepteurs Patriot, seule ou avec des partenaires européens, et estime qu'une décision favorable prise plus tôt aurait évité la pénurie actuelle. Au sommet de l'OTAN d'Ankara, le 8 juillet, Donald Trump avait annoncé l'octroi de cette licence. Il s'est rétracté le 31 juillet : « Nous n'avons pas donné notre accord », a-t-il déclaré, jugeant qu'il est « difficile de céder ce genre de technologie » et avertissant que « ceux à qui vous donnez la technologie pourraient un jour se retourner contre vous ».
L'analyse de Defence24 rappelle toutefois que la licence n'aurait rien résolu à court terme, et les chiffres ukrainiens la confirment. Un tel transfert suppose un feu vert du département d'État, qui conserve le verrou d'autorisation, la cession de données techniques protégées, le respect des règles américaines de contrôle des exportations et une notification au Congrès. L'ambassadrice d'Ukraine à Washington, Olha Stefanishyna, situe elle-même la négociation dans une fourchette allant de douze mois à cinq ans. Il faudrait ensuite bâtir une ligne de production sécurisée, sélectionner des fournisseurs, former du personnel et certifier l'intercepteur final. Il faudrait enfin financer plusieurs milliards de dollars avant la sortie du premier missile, et répondre à une question sans réponse satisfaisante : une usine Patriot implantée en Ukraine deviendrait immédiatement l'une des cibles prioritaires de la Russie, et sa protection consommerait précisément les moyens de défense aérienne que le projet est censé produire. Une implantation en Pologne ou en Allemagne serait plus sûre, mais transfère la charge financière, juridique et sécuritaire au pays hôte.
L'Europe redécouvre sa dépendance
Le problème américain devient mécaniquement un problème européen. La Frankfurter Allgemeine Zeitung relève que Berlin continue de fonder sa défense antiaérienne sur le Patriot alors que les arsenaux américains mettront des années à se remplir, et plaide pour un recours accru aux alternatives européennes. Le quotidien allemand note aussi que l'administration Trump impute volontiers la situation à Joe Biden, qui avait effectivement cédé des stocks à l'Ukraine et à Israël, en passant sous silence le coût de ses propres campagnes, à commencer par les frappes contre les Houthis.
Les effets se voient déjà à l'exportation, même s'ils sont inégalement reconnus. Dès le mois de mai, Washington a prévenu plusieurs alliés européens, dont le Royaume-Uni, la Pologne, la Lituanie et l'Estonie, qu'ils devaient s'attendre à de longs délais de livraison d'armements américains. Le vice-Premier ministre et ministre polonais de la Défense Władysław Kosiniak-Kamysz avait averti en mars qu'un conflit prolongé au Moyen-Orient risquait de perturber les livraisons de systèmes de défense aérienne à l'Europe, tout en affirmant début mai n'avoir reçu aucun signal de retard portant spécifiquement sur les Patriot commandés par Varsovie. Selon les sources citées par CNN, plusieurs partenaires du Golfe, largement équipés en systèmes américains, ont en revanche fait part de leurs inquiétudes sur leur propre couverture antimissile. Les mêmes sources indiquent que ces considérations de stock, conjuguées aux avertissements des alliés régionaux sur les représailles iraniennes contre les infrastructures énergétiques, ont pesé dans la décision de Donald Trump d'annuler des frappes déjà autorisées le week-end dernier.
Ce que la pénurie déplace vraiment
La contradiction entre le décompte du CSIS et celui rapporté par CNN ne sera probablement pas tranchée publiquement, puisque les inventaires réels restent classifiés. Elle éclaire pourtant une bascule qui, elle, n'est pas contestée : pendant vingt ans, la défense antimissile américaine a été traitée comme une ressource pratiquement illimitée que l'on pouvait redistribuer entre théâtres selon les urgences. Cinq mois de guerre à haute intensité contre un adversaire disposant de stocks balistiques importants ont suffi à en faire une ressource rationnée, dont l'allocation entre l'Iran, l'Ukraine, Taïwan et le territoire des alliés devient un choix politique explicite, assumé ou non.
Pour Kiev, cela signifie que la protection de ses villes dépend désormais d'arbitrages rendus à Washington sur des critères qui ne sont pas les siens. Pour les Européens, cela pose une question qu'ils ont largement esquivée depuis 2022 : une architecture de défense aérienne continentale bâtie sur un intercepteur produit à une vingtaine d'exemplaires par mois de l'autre côté de l'Atlantique n'est pas une architecture souveraine, quel que soit le niveau exact des stocks américains.



