L'ancien commandant en chef des forces armées ukrainiennes, devenu ambassadeur de son pays à Londres, a déclaré le 3 août 2026 que l'Ukraine n'adhérerait « jamais » à l'OTAN. Valeri Zaloujny ne met pas en cause la volonté des alliés mais l'état de l'Alliance elle-même, qu'il décrit comme guidée par des doctrines dépassées. Il propose de reporter l'effort ukrainien sur un futur bloc de sécurité européen. La position heurte un objectif inscrit dans la Constitution ukrainienne depuis 2019.
Une déclaration d'ambassadeur, pas de militaire à la retraite
Le propos a été tenu lundi 3 août, lors d'une réunion des ambassadeurs ukrainiens à Kiev consacrée à l'intégration euro-atlantique, et rapporté par le média ukrainien Evropeiska Pravda avant d'être repris par Ukrainska Pravda, l'agence Reuters et la presse européenne. « Je connais très bien l'OTAN. Pendant près de douze ans, j'ai personnellement travaillé à ce que nous maîtrisions les standards de l'OTAN, et chaque année j'entendais le même conte de fées, que nous étions sur le point d'y adhérer. Malheureusement, nous n'y adhérerons jamais », a déclaré l'ambassadeur.
La forme compte autant que le fond. Zaloujny ne s'exprime pas comme un militaire à la retraite, mais comme chef de poste diplomatique en fonction, devant l'ensemble du corps diplomatique de son pays, sur un dossier qui relève de la politique étrangère de l'État. Il a commandé les forces armées ukrainiennes du 27 juillet 2021 au 8 février 2024, date de son limogeage sur fond de désaccords avec Volodymyr Zelensky sur la conduite de la guerre, avant d'être nommé à Londres en mars 2024 et de prendre son poste en juillet de la même année.
Le procès des standards alliés
L'argument central n'est pas politique, et c'est ce qui le distingue des critiques habituelles. Zaloujny ne dit pas que les capitales alliées bloquent Kiev. Il dit que l'organisation est en retard sur la guerre telle qu'elle se fait. « Il est impossible, avec le niveau de développement des forces armées ukrainiennes, de rejoindre une organisation qui se laisse guider par des doctrines de la Seconde Guerre mondiale », a-t-il affirmé.
Le chiffre de douze ans revient deux fois dans son intervention, et les deux emplois ont été rapportés séparément selon les rédactions. Il désigne d'abord la durée pendant laquelle il a lui-même travaillé à l'adoption des standards alliés. Il désigne ensuite, selon les comptes rendus d'Ukrainska Pravda et du Kyiv Independent, le temps qu'il faudrait encore à l'Alliance pour se doter de nouveaux standards et atteindre, selon sa formule, ne serait-ce que la moitié du niveau russe. La symétrie est volontaire : douze ans de mise aux normes ukrainiennes pour rejoindre une organisation qui aurait elle-même douze ans de rattrapage devant elle.
Zaloujny cite deux domaines où l'Ukraine reste dépendante de ses partenaires, la défense antibalistique et les capacités spatiales. Mais il ajoute, selon les dépêches reprises par l'AFP, qu'après quatre ans et demi d'invasion l'armée ukrainienne est devenue plus moderne que l'Alliance sur ce qui décide aujourd'hui des combats, les drones et les technologies à bas coût. Les deux affirmations ne se contredisent pas, elles décrivent un écart en ciseaux : Kiev possède l'expérience et les procédés de la guerre en cours, l'OTAN possède les capacités de haut du spectre, et aucune des deux ne détient l'ensemble.
De Bucarest à Ankara, dix-huit ans de formules
La sortie prend son sens dans une histoire longue de promesses sans échéance. Au sommet de Bucarest, le 3 avril 2008, les alliés déclarent que l'Ukraine et la Géorgie « deviendront membres de l'OTAN », tout en renvoyant à plus tard le plan d'action pour l'adhésion que Washington réclamait et que Paris et Berlin refusaient d'accorder. La formule installe une ambiguïté qui dure depuis : un avenir affirmé, sans calendrier ni procédure.
Au sommet de Vilnius, en juillet 2023, les alliés suppriment l'exigence de ce plan d'action, ce qui fait passer l'adhésion d'un processus en deux étapes à une seule. Ils n'adressent pourtant aucune invitation et conditionnent l'entrée à l'accord des alliés et au respect de conditions non détaillées. Volodymyr Zelensky dénonce alors publiquement une situation « sans précédent et absurde », visant l'absence de calendrier tant pour l'invitation que pour l'adhésion. Au sommet de Washington, en juillet 2024, le communiqué qualifie d'« irréversible » la trajectoire ukrainienne. Le mot est resté, la date n'est jamais venue.
Cette ligne n'a pas bougé. Sur son site officiel, l'Alliance écrit toujours que l'avenir de l'Ukraine est dans l'OTAN et qu'une invitation sera adressée « lorsque les alliés seront d'accord et que les conditions seront réunies », sans horizon daté. Elle a par ailleurs beaucoup donné sur le terrain matériel : au sommet d'Ankara, en 2026, les alliés se sont engagés sur 70 milliards d'euros d'équipements, d'aide et de formation pour l'année en cours, avec un niveau équivalent annoncé pour 2027, et le Conseil OTAN-Ukraine s'est réuni à Kiev le 3 juin 2026, une première depuis sa création en 2023. Aide massive, porte fermée : c'est exactement l'équation que Zaloujny refuse désormais d'appeler autrement.
S'y ajoute une difficulté que l'Alliance n'a jamais résolue publiquement. Admettre un pays dont le territoire est le théâtre d'une guerre reviendrait à activer la garantie de l'article 5 dès l'adhésion, et donc à engager les membres dans un conflit ouvert avec la Russie. Aucun mécanisme permettant de contourner cette difficulté n'a été rendu public à ce jour. C'est ce non-dit qui rend la formule de Bucarest tenable depuis dix-huit ans : personne ne renonce, personne n'ouvre.
Le plan B, entre coalition des volontaires et JEF
Zaloujny ne se contente pas de fermer une voie, il en désigne une autre. « L'Ukraine s'alignera sur les blocs et alliances qui se formeront probablement. Très probablement, il s'agira d'un bloc de sécurité militaire européen », a-t-il déclaré, en renvoyant aux coalitions de volontaires et aux partenariats antibalistiques auxquels Kiev a déjà pris part.
Ce cadre existe et il est plus avancé que sa formulation ne le laisse entendre. La coalition des volontaires, lancée en mars 2025 et copilotée par Londres et Paris, a adopté le 6 janvier 2026 la déclaration de Paris, qui promet à l'Ukraine des garanties de sécurité « politiquement et juridiquement contraignantes » et prévoit une force multinationale déployée sur terre, dans les airs et en mer. Le 13 juillet 2026, les coprésidents de la coalition ont confirmé que cette force était prête à opérer.
Une condition suspend l'ensemble : ces garanties ne s'activent qu'une fois les hostilités arrêtées. La même déclaration du 13 juillet appelle à un cessez-le-feu immédiat et complet, ce qui signifie qu'il n'y en a pas. Le plan B ukrainien repose donc sur un dispositif dont le déclencheur est précisément ce que la guerre empêche.
L'autre cadre cité par Zaloujny est plus concret, et plus limité. La Joint Expeditionary Force, partenariat de dix pays dirigé par le Royaume-Uni, née d'une lettre d'intention signée au sommet de Galles en 2014 puis d'un mémorandum fondateur en 2015, couvre la Baltique, le Grand Nord et l'Atlantique Nord. L'Ukraine y a obtenu le 5 novembre 2025 un statut de partenaire renforcé, premier pays extérieur à l'obtenir. Zaloujny estime qu'une adhésion pleine constituerait un mécanisme de sécurité suffisant et regrette que Kiev n'y travaille pas davantage, tout en reconnaissant la faiblesse des structures de commandement de la force.
La limite est ailleurs, et elle est structurelle. Selon l'analyse du Carnegie Endowment, la JEF ne comporte aucune clause de défense mutuelle contraignante comparable à l'article 5 : elle fonctionne à l'adhésion volontaire, deux États suffisant à déclencher un engagement auquel les autres restent libres de ne pas participer. Son mémorandum de 2015 range certes la défense collective parmi ses finalités, mais rien n'y oblige automatiquement un membre à en secourir un autre. Substituer la JEF à l'OTAN reviendrait à échanger une promesse lointaine mais contraignante contre une coopération immédiate et révocable.
Un pas que Kiev avait déjà entamé
Il serait inexact de présenter Zaloujny comme allant plus loin que le pouvoir ukrainien. En décembre 2025, dans le cadre des négociations menées à Berlin avec les émissaires américains, Volodymyr Zelensky avait indiqué que Kiev était prêt à renoncer à sa candidature à l'OTAN en échange de garanties de sécurité de type article 5 fournies par les États-Unis, les partenaires européens et d'autres pays, qualifiant lui-même cette position de compromis. Aucun accord n'en est sorti et la guerre a continué.
L'écart entre les deux hommes tient donc au registre plus qu'au contenu. Zelensky formule une concession de négociation, réversible, adossée à une contrepartie précise. Zaloujny énonce une impossibilité de fait, sans contrepartie et sans échéance. La première laisse la Constitution intacte, la seconde la met en défaut : l'adhésion à l'OTAN et à l'Union européenne figure parmi les objectifs stratégiques du texte fondamental depuis la révision adoptée par la Rada le 7 février 2019 par 335 voix sur 450 et promulguée le 19 du même mois.
Reste le contexte intérieur, qui n'est pas neutre. Zaloujny est régulièrement présenté comme un candidat probable à la prochaine élection présidentielle. Le sondage réalisé par le groupe Rating du 30 mai au 3 juin 2026 auprès de 2 404 personnes le crédite de 16 % des intentions au premier tour, contre 32 % à Zelensky, mais donne un second tour serré, 42 % contre 39 %. Sa position s'est nettement dégradée en un an, puisqu'il était mesuré à 25 % en juillet 2025. Un ambassadeur en recul dans les enquêtes, possiblement candidat, qui prend publiquement le contre-pied de la doctrine officielle, accomplit un geste politique autant que diplomatique.
Ce que la sortie déplace, et ce qu'elle ne règle pas
Sur le fond, Zaloujny dit tout haut ce que le calendrier dit tout bas depuis dix-huit ans. Son apport propre est de déplacer le débat du terrain politique, où l'on discute de la volonté des alliés, vers le terrain capacitaire, où l'on discute de ce que les armées savent faire. Le déplacement n'est pas sans risque pour Kiev. Il fournit un argument à Moscou, qui rejette catégoriquement toute adhésion ukrainienne et en fait une exigence récurrente de ses positions de négociation. Il en fournit un autre aux alliés réticents, qui peuvent invoquer un obstacle technique plutôt que d'assumer un refus politique.
La question de fond, elle, n'est pas tranchée. Aucun des cadres disponibles n'offre aujourd'hui à l'Ukraine une garantie automatique équivalente à l'article 5 : le bloc européen reste à construire, la JEF n'a pas de clause contraignante, et les garanties de la coalition des volontaires, pourtant décrites comme juridiquement contraignantes, attendent un cessez-le-feu qui n'existe pas. Dire que l'OTAN est inatteignable ne dit pas ce qui la remplace.



